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| | Auteur | Message |
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Blanche d'Esterel
▌Né(e) le: ▌Pays d'origine: France ▌Statut:
 | Sujet: Colchiques Lun 19 Avr - 17:08 | |
| La porte grince. Quinze minutes, que la porte grince. Blanche hésite. Pour la faire cesser, il faudrait se lever, et la fermer. Blanche a bu trop d’absinthe, hier soir. Elle qui n’en buvait jamais qu’un fond, pour le goût anisé. Pour accompagner son père, autrefois. Pour trinquer avec les garçons. Blanche est obsédée, par cette porte qui grince. Elle a mal à la tête. Ses cernes sont presque violacées, aujourd’hui. Comment disait Apollinaire, déjà ? Ah, oui."Violâtres comme leurs cernes et comme cet automne, Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne." Apollinaire, un saint homme. Les poètes, tous des saints hommes. Il aurait fallu tous les canoniser, au lieu d’expédier la moitié d’entre eux en prison. Blanche leur dresse un autel silencieux, y embrase l’encens mélodique de blessures démodées. Furieuse mélancolie. Blanche n’y tient plus, et se lève. Au lieu de pousser la porte, elle la tire, la tire, l’ouvre tout entière. L’obscurité du couloir l’éblouit, elle cligne des yeux, bat des paupières. De trop sèches, elles deviennent humides. Sa main rencontre le mur, y puise une impulsion rassurante. Elle s’en détache, il faut bien enlever les petites roues de la bicyclette, un jour. Elle sait encore marcher. Rassurant. Et droit, en plus.
Blanche remarque que son foulard sent la cigarette. Elle ne se souvient pas avoir fumé. Elle a du, pourtant. Un foulard ne sent pas la cigarette par hasard. Et Morgan ne fume pas, quand il la tient dans ses bras. Blanche oublie beaucoup, en ce moment. Elle se réveille tout habillée, parfois. Hier, elle a essayé plus d’une minute d’enfiler sa chaussure droite sur son pied gauche. C’est exactement ça. Elle se fait l’effet d’une petite fille qui apprend à nouer ses lacets. Il a fallu tout redécouvrir, ces derniers mois. Dépression post-partum, ont dit les gens qui veulent absolument mettre des mots sur les choses. C’est normal, ça arrive. Tout est normal. Mais Blanche n’est pas d’accord. Rien ne semble normal, et tout parait faussé. Cette absence qui tambourine sur ses tempes, résonne, résonne encore, résonne toujours, infiltre ses veines, piétine son estomac, danse au creux de son nombril, la poursuit jusque dans ses reins, cette absence n’est pas normale. Et si c’était une véritable absence, encore. Mais non, c’est un simulacre, une pièce mal jouée, un supplice chinois. Il rôde encore dans les couloirs, elle aperçoit son ombre, gigantesque et noire, et lumineuse, et qui lui brûle les rétines. Et l’ombre la frôle, et elle chérit l’instant qui la lacère, et elle ferme les yeux, et elle invoque ce rapprochement physique qui ne viendra jamais, et elle l’implore, ce rapprochement, et l’ombre s’éloigne, et elle meurt de faim, de soif, de lui. Et son corps est un désert aride, et même le diable refuserait d’acheter son âme, tant il ne pourrait rien tirer de ces éclats disparates de souvenirs trop jeunes, trop vieux, de ces clichés idéalisés, floutés, à la mémoire desquels elle a voulu se parer de nénuphars et glisser jusqu’au fond du lac.
Blanche aurait du réfléchir avant, puisqu’elle avait la chance d’avoir un cerveau coopératif, ce qui, il est bon de le rappeler, est loin d’être donné à tout le monde. Mais Blanche a toujours pensé que théoriser les sentiments est un loisir vulgaire qui ne convient qu’aux intellectuels se gargarisant de l’être. Elle aime les traduire par des phrases sans queue ni tête, préfère les dessiner que les analyser, et croit fermement, en fin de compte, qu’ils ne tirent leur essence que d’une évidence aussi éclatante qu’inexplicable. Elle s’en mord les doigts. Et l’intérieur des joues, au sens propre. En offrant toute sa substance, elle s’en est dépouillée. Il ne la lui a pas rendue, en lui rendant ses affaires. Ce n’est que justice, après tout. On ne reprend pas ce qu’on a donné. Blanche est très à cheval sur les bonnes manières. Lui aussi, ça tombe bien. Il a du ranger l’intérieur de Blanche au fond d’un tiroir, ou d’une poche, ou d’un pot en terre cuite, enfin, peu importe, là où il entrepose les objets devenus inutiles.
Blanche est devant la salle de musique. Elle n’y est pas entrée depuis longtemps. Enfant studieuse, elle a touché un peu le piano, plus petite, mais elle préfère écouter. Elle a eu la chance de côtoyer des virtuoses. Se faufiler à l’intérieur est une mauvaise idée. Un peu comme gratter une croûte. Ou manger de la pâte à pain crue, quitte à avoir mal au ventre. Tant pis, elle est déjà dans la place. Elle entend les sanglots de l’instrument avant de voir le garçon qui le manie. Elle s’appuie contre la porte, des paillettes salées dans les yeux. Même s’il n’a pas manifesté l’envie de s’arrêter de jouer, elle a peur qu’il ne le fasse. Alors, elle se souvient qu’elle sait parler."Continue." Le ton est étrange. Elle pourrait demander n’importe quoi, sur ce ton là. Continue de me frapper, de me faire l’amour, de me torturer, de me soigner, de m’anesthésier. Fulgurance du besoin. Blanche est en manque de quelque chose. Droguée privée d’héroïne. Respiration artificielle. Morgan s’inquiète pour Blanche. Constamment. Il est devenu l’Inquiétude. L’Inquiétude et la Désolation dorment côte à côté. Leurs mains se cherchent, dans la nuit. Se trouvent. S’emmêlent. Blanche ne sait pas si elle aime les mains de Morgan. Mais elles sont tangibles. Et Blanche a besoin de tangible, besoin de s’accrocher, de s’agripper, d’écouter des battements de vie, au creux du poignet de Morgan, pulser contre son oreille, son estomac, son ventre. Même si elle n’aime plus beaucoup qu’on la touche. Elle fait semblant que si, parfois. Ou semblant que ça ne la dérange pas. C’est le moins qu’elle puisse faire. Mais Blanche fait très mal semblant. Elle a mal et elle fait mal, quand elle fait semblant. Elle le fait mal. Un peu comme un jouet mécanique, un peu comme une poupée de chiffon, avec une bouche dessinée au feutre et des billes à la place des yeux. Blanche a les yeux écarquillés, la nuit. Elle regarde d’autres choses, des choses qui ne sont pas là. Blanche éclate en sanglots, parfois, quand Morgan la touche. A cause de l’odeur. Parce qu’il n’a pas la même odeur. Pas la même façon de l’aimer. Il y a des femmes qui n’aiment pas le changement. Morgan est mal à l’aise, quand elle pleure. Alors, elle s’excuse. Il s’excuse. Il s’excusent tous les deux. Il chuchote qu’il l’aime. Elle, elle ne le dit jamais. Pourtant, c’est vrai, d’une certaine façon. Parce que s’il partait, elle serait toute seule. Et si elle était toute seule, elle serait à nouveau tentée d’imiter Virginia Woolf. |
|  | | | Tao Lyngheid C.A.M 
▌Né(e) le: 3 décembre ▌Pays d'origine: Norvège, République Tchèque ▌Statut:
 | Sujet: Re: Colchiques Mer 28 Avr - 5:15 | |
| Le sol tangue. Au ressac, la nuit l'avait recraché sur la berge. Il avait glissé sur le sable, puis s'y était encastré, comme un coquillage. Vidé de sa chair. Ses yeux glacés dans le givre, vitreux, avaient oublié le visage du sommeil. Des ombres, un cri, les hallucinations comme des bouées de sauvetage. Je ne veux pas dormir. Je ne veux plus dormir. Dans la mémoire, des empreintes de souvenirs qui font perdre pied. Tao avait dérivé quelque part au large, accroché à une bouteille de rhum. N'avait-il pas accoster sur une île, le temps d'une danse... Une île où les femmes étaient de sable fin et doux, de sable ambré. Ses mains sur la taille ferme et enrobant les hanches, ses mains se gavant de courbes généreuses. Et leurs corps entrelacés ondoyant d'un même souffle, vibrant au rythme du tambour de leurs bassins. Elle lui avait embrassé son prénom à l'oreille, et ils étaient sortis dans la ruelle. Il se souvenait ses doigts habiles, ses ongles écarlates sur le blanc du papier. Puis la fumée entre ses lèvres pulpeuses, ses lèvres qui s'étaient rapprochées des siennes. Il avait aspiré la boucane. Plusieurs fois. L'océan de rhum l'avait noyé, le sable s'était introduit sous ses vêtements et l'obscurité lui faisait croire à un rêve. La nuit, moulée dans sa robe bleue, lui avait fait voir les étoiles de près. Dans un soupir, Tao avait glissé contre la brique. Assis sur le bitume humide, la nuque fléchie sous le poids de l'inconscience, il avait fermé les yeux un moment, s'enveloppant d'un épais brouillard. Une main l'avait soulagé de la monnaie qui pesait dans les poches de son jean, puis s'en était allée dans de vifs claquements de talons. Et dans ce faux silence, entre les voix lointaines des fêtards et la musique captive des boîtes de nuit, Chopin était revenu d'entre les morts, ressuscité sur une partition d'asphalte. Des notes blanches étaient apparues sous le regard absent de Tao, elles garniraient les vides jusqu'au jour. Soulevé par l'inconfort, il s'était finalement relevé et avait ramé jusqu'à l'université, semant sur son passage tantôt les humeurs d'un estomac abîmé, tantôt quelques idées déformées par l'ivresse. Ainsi avait-il cheminé en suivant les pas de Chopin qui marchait devant lui, jusqu'à prendre place derrière une bête énorme, seul, dans un silence cette fois, bien réel. Il cherche le célèbre compositeur du regard, mais ne voit personne. Tao a été avalé par une pièce d'une intimidante arrogance. Une pièce qui impose un talent qu'il doute posséder. Il a un haut-le-cœur, mais n'ayant plus rien à vomir, il se contente de baisser les yeux sur les touches laiteuses qui le narguent. Si blanches, si douces, il ne pourrait que les salir, lui, le naufragé. Dans la poche intérieure de sa veste, Tao trouve de quoi maquiller le lustre du piano. Cigarette entre les lèvres, il s'allume du bout de sa baguette, laisse tomber sa veste par terre et retire ses chaussures en les envoyant rouler contre un mur. Tendant ses dix doigts vers le plafond, il fait fléchir ses poignets en des craquements sonores, serre les poings et enfin, relâche son emprise sur le vide. Voilà qu'il retrouve des mains souples, mais fanées. Des mains d'homme fatiguées d'avoir peu fait, pourtant. Des mains fortes, mais fines. Sillonnées de racines épaisses qui ont la couleur de la peau. Des mains qui n'ont pas oublié. Le clavier s'est légèrement effacé dans la brume grisâtre. Ainsi Tao se risque-t-il à positionner ses mémoires de mains sur les touches, et son pied droit au-dessus du pédalier. PréludeAvant, il y avait eu la pluie, pour l'accompagner. Pour masquer les fausses notes et les hésitations. Dans un salon désert, le plus souvent. Pas toujours. Et des voix, derrière les murs, dans les cadres de portes... Des mots dont il jouait la trame musicale en faisant la grimace aux fenêtres, et à qui se hasardaient à en traverser les cadres. Ou alors au contraire, en s'inventant bon élève, garçon modèle, balançant son corps d'avant-arrière au rythme de la mélodie, habité par sa musique du bout de ses orteils dénudés à l'extrémité de ses ongles taillés. Cependant, venait malgré lui un temps où il oubliait les singeries et les mascarades, et où Tao jouait, dos légèrement courbé, bras relâchés, mains libres sur les lattes vernies. Traduisant, sans en être conscient, son ennui, son inconfort, toute sa vulnérabilité, ses mensonges et ses aveux, dans la voix du piano. Doucement! marmonnait le vieux professeur à travers sa barbe. Et Tao ralentissait, frôlait les touches du bout des doigts, suivait un tempo lent, lent, terriblement lent... Jusqu'à la claque derrière la tête. Recommence! postillonnait le vieux à la première erreur. Et il recommençait en serrant les dents. Oh! Tao n'était pas doté de grandes aptitudes techniques, mais il a[vait] du potentiel. Un petit quelque chose qui vaudrait la peine de fournir les efforts nécessaires pour le forcer un peu, ce talent. Jouer avec ses tripes ce n'est pas tout, mais c'est déjà pas mal. Pas trop mal... Et engageant. À chaque fois, avoir l'impression de s'écarteler le crâne et de nourrir l'instrument avec quelques méninges crus. "Continue." Pourquoi pas. Ce n'est que de la musique. Une voix de plus ou de moins... Une blanche de plus, une Blanche de moins... Il a reconnu sa voix. Non, c'est faux. Il a vu son reflet, dans la fenêtre. Et le regarde encore. Il avait entendu son prénom et retenu pour les commérages qui l'avait accompagné. Tao s'était imaginé père, aujourd'hui, à son âge, quand on lui avait dit pour Blanche. Rien que l'idée lui avait donné le vertige. De ces vertiges auxquels l'on remédie en cessant d'y penser. Il avait fait volte-face, s'en était remis à ses tracas d'étudiant et à l'insouciante relation (plus ou moins) amoureuse dans laquelle il se trouvait alors. Peu lui avait importé les histoires des amants, amis, de Blanche... Tao s'était arrêté à ce ventre sous lequel un petit bout d'homme avait pris racine. Une telle responsabilité, un tel poids, une telle contrainte... Parent. Qu'il ait vingt-six ou vingt-sept ou trente ou quarante ans, lui avait-il semblé, jamais il ne s'estimerait suffisamment prêt à endosser la vie d'un autre. Elle semble fatiguée. Ou fanée, comme ses mains. Peut-être ne sait-elle pas oublier, elle non plus, songe Tao. Il regarde encore un peu la vitre, parce que même fanées, il y a des fleurs qu'on aime à admirer. Son reflet est comme un tableau impressionniste. Une Blanche immortalisée dans le verre, sur fond de nuit noire. Fragile, il aurait peur de la briser en la touchant. Le souvenir tire à sa fin, les doigts de Tao ravivent les dernières notes de la partition préservée des ravages du temps et de ses mensonges. C'est peut-être un adieu, comment savoir... Il baisse la tête, le mégot lui glisse des lèvres et tombe par terre, entre ses pieds, et rejoint le petit amas de cendres. Il ne se souvient même plus avoir fumé. Ses mains lâchent finalement leur prise sur le clavier et glissent sur ses cuisses. - C'est tout...L'est-ce vraiment? Par le ton de sa voix éraillée, lui-même n'en semble pas convaincu, mais ses mains crispées sur le tissu de son pantalon lui indiquent le contraire. Oui, c'est tout. Parce que - Le reste, j'ai oublié...Le reste; des recueils et des recueils, des feuilles et des feuilles, toutes barbouillées, noyées dans leur encre. Tao a tourné la tête, un peu, il voit Blanche du coin de l'œil. Il attend qu'elle tourne les talons, et qu'elle reparte, possiblement déçue. Peut-être, en fait, préfèrerait-il qu'elle reparte, comme si elle n'était jamais venue, comme s'il n'y avait jamais eu d'autres oreilles que les siennes, pour entendre. - Je crois.En même temps, n'est-il pas bon de s'émouvoir, même péniblement, devant une œuvre d'art... Un tableau qui se laisse deviner, dissimulé derrière des impressions. |
|  | | Blanche d'Esterel
▌Né(e) le: ▌Pays d'origine: France ▌Statut:
 | Sujet: Re: Colchiques Mer 28 Avr - 23:22 | |
| La vie, gigantesque accident. La petite Blanche au piano, sept ans et des poussières. Tapotant les touches, préférant déjà dessiner. Elle aime bien, quand même, parce que c’est joli. Blanche a soif d’harmonie. Elle cherche la beauté partout, mais elle ne sait pas encore ce qu’elle cherche. Elle sent les feuilles de son herbier, la cannelle, la petite fille. Elle n’a pas eu le temps de finir son thé, avant la leçon. On l’a pressée un peu, gentiment, blondeur docile, elle n’a pas traîné les pieds. Même heure, même professeur, cinq ans plus tard. Elle ne deviendra pas pianiste. Elle joue correctement. On lui demande ce qu’elle veut faire, plus tard. Elle ne sait pas. Elle veut être heureuse. Elle sourit aux anges.
Un caillou lui a éraflé la joue. Elle a porté la main à son visage, surprise. Elle ne connait pas le principe des ricochets. Elle est nouvelle, à l’université. On ne lui parle pas beaucoup, on la dit hautaine. Elle l’est, sans doute, trop naturellement pour s’en rendre compte. Elle n’en veut pas à son agresseur. Elle ne sait pas encore qu’elle sait. Mais elle sait. Il porte le nom d’une pierre précieuse, lui qui vient d’altérer la parfaite uniformité de son teint. Un prénom de fille. Elle trouve qu’il est beau comme une fille. Elle aime sa voix. Ils ne se presseront pas. Ils deviendront amis. Amants. Bientôt, elle associera son visage à ce bonheur qu’elle n’a jamais su nommer.
Cinq jours de noir abyssal, de cataclysme. Un cri ininterrompu, la poitrine à vif. Plus aucune dignité dans la posture, assise en tailleur sur son lit, se balançant d’avant en arrière comme une espèce de religieuse, ne se levant que pour vomir du rien, à moitié dissoute dans l’acide de ses larmes, ou de sa salive, allez savoir. Cinq jours de brutalité, aussi. A en étonner ceux qui la connaissaient. Impossible de l’approcher sans se faire cracher à l’autre bout de la pièce. On associe trop souvent la douleur à la douceur. Non, le calme éthéré n’est venu qu’ensuite. Parce qu’un être humain n’est pas une bête sauvage, et que, tôt ou tard, il lui faudra sortir de sa tanière. Et Blanche en est sortie, titubant comme un jeune faon, et Morgan l’attendait à l’extérieur. Il avait dormi devant la caverne. Sortie de son coma, Blanche a trouvé Morgan. Les femmes dorment parfois dans le lit de leur mère, quand un traumatisme les fait redevenir petites filles. Mais Céleste était en France, et Morgan en Irlande. Alors, elle a élu domicile dans le lit de Morgan, trop petite fille pour ne pas être chaste, trop contente d’être bercée pour se souvenir qu’elle était femme, et que Morgan était homme. Crises d’angoisse, dérapages en chaîne, bouche qui en cherche une autre dans la nuit. Déjà, elle était nue, et elle ne se souvenait pas avoir été déshabillée. Déjà, il murmurait son extase, et elle serrait convulsivement une mèche de cheveux au creux de son poing fermé, et elle perdait sa toute nouvelle virginité, un peu trop tôt, un peu trop vite, et elle avait mal comme si c’était vraiment la première fois. Et il la regardait comme on regarde le ciel, et elle lisait une incompréhensible idolâtrie dans ses pupilles dilatées, et elle était heureuse, dans son malheur, parce qu’il y a quelque chose de réconfortant à être considérée comme une déesse quand on sait qu’on est simplement une pute ordinaire.
Blanche fabule, parce que c’est facile. On croirait qu’elle s’est gavée de pilules qui font voir des étoiles et des éléphants bleus et roses. A cause de son regard, pas vraiment liquide, pas vraiment normal, un peu trop fixe, et pourtant pas vraiment centré. Elle contemple les doigts de Tao, et ils lui ouvrent des portes. Ce n’est pas Tao, qui joue du Chopin. Si Blanche se fiait à ses oreilles, elle entendrait la différence. Mais Blanche n’écoute pas avec les oreilles, difficile de savoir avec quoi elle écoute, ni même si elle écoute réellement. Il y a des garçons qui fument, quatre garçons, dont un devant le piano. C’est toujours le même, devant le piano. Toujours les mêmes doigts, sur les touches. Elle connait mieux ces phalanges, à force, que les siennes. Elle les a laissées s’emmêler dans ses cheveux, dégrafer ses robes. Blanche ne cherche plus à les empêcher de fumer. Elle n’est pas leur mère. Ils l’ont acceptée dans leur intimité, elle y a changé quelque chose, déjà, et ils ont l’air d’apprécier. Elle les aime, ses hommes, ses quatre grands garçons. Il y a Elliot, à sa droite, un sourire qui court d’une oreille à l’autre. Il se tait, pour une fois, il profite de la musique et de la bonne compagnie. Il s’est moqué du morceau de fer peint qui enserrait sa tête, tout à l’heure. Elle lui a lancé à la figure. Il l’a attrapé, et gardé comme un trophée. Un imbécile heureux, loin d’être un imbécile, le genre d’imbécile qui fait la vie plus amusante. Un peu plus loin, il y a Ethan, la moitié de Jade. Elle l’aurait aimé, même sans le connaître, parce qu’il était là, quand elle n’était pas là, parce que Jade l’a choisi. En face d’elle, Morgan, absorbé par la mélodie, elle croit, mais elle se trompe. Ce qui le fascine, c’est la façon dont elle se mordille la lèvre inférieure, presque en mesure, le corail de ses dents. Chacun savoure l’instant, à sa façon. Plus tard, Jade et elle s’éclipseront. Draps froissés, rires étouffés, douceur.
C’est tout. Comment ça, c’est tout ? Le silence la prend à la gorge. Une biche affolée. Le paysage s’enfuit, sables mouvants, terre qui fond, Blanche qui fond, Chopin a cessé de pleurer. La terre entière attend quelque chose qui ne viendra pas, Dieu a tranché, jugement dernier pour tout le monde, rangez vos affaires, déchirez vos testaments, méditez sur vos péchés, mais ne regrettez rien, sinon d’avoir vécu, ne vous débattez pas, vous ne serez jamais assez forts. Blanche étouffe, suffoque, se noit une deuxième fois. C’est tout, il a dit."Non, ce n’est pas tout. Ce n’est pas tout, tu triches. Tu ne peux pas dire que c’est fini quand ce n’est pas fini." Elle ne l’a jamais dit à Jade. Ces choses là ne se lâchent que dans les brumes du sommeil. Le son de sa voix l’a réveillée. Il va la prendre pour une folle. Blanche rit, un rire très doux."Je suis bête, excuse moi. J’ai du être amoureuse de Chopin dans une autre vie. Evidemment, il faut bien que les choses finissent." Elle a peur de parler faux, elle ne reconnait plus son timbre. "Et plus tard, un ange, entrouvrant la porte, Viendra ranimer, fidèle et joyeux Les miroirs ternis et les flammes mortes." Non, monsieur Baudelaire, elle l’a attendu longtemps, votre ange, mais il n’est jamais venu. Puis, elle a enflé. Et là, tout est devenu très commode. Les crises de larmes, les sautes d’humeur, les attaques gratuites et méchantes, la détestation de sa propre personne, les sursauts de mégalomanie, on lui passait tout, on lui pardonnait tout. La faute aux hormones déréglées. Comme si porter une vie justifiait qu’on pourrisse sa vie et la vie des autres. Une mécanique entrecoupée d’accès de léthargie, d’autisme entretenu. Elle n’a plus d’excuse, maintenant. Elle est capable de tenir une conversation."C’était très joli, vraiment. Tu t’appelles Tao, c’est ça ? Blanche d’Esterel. J’étudie avec Lenaïg." Jusque là, elle a tout bon. C’est encourageant. Les gens aiment bien Tao, en général. Surtout les filles, elles le trouvent très beau. Blanche ne fait pas partie du même univers. Les cercles sont délimités, comme s’ils étaient dessinés à la craie. On y pose un pied à l’occasion, mais pas plus. Mais la pluie a coulé, effacé les marques, brouillé les pistes. Sous la pluie, tous les visages se ressemblent. |
|  | | | Tao Lyngheid C.A.M 
▌Né(e) le: 3 décembre ▌Pays d'origine: Norvège, République Tchèque ▌Statut:
 | Sujet: Re: Colchiques Mer 5 Mai - 5:55 | |
| Tao aimait la pluie. Celle qui ne goûtait rien, ou ce qu'on voulait, il la préférait, de loin, à celle qui a le goût du sel. Et il aimait voir les rigoles d'eau couler sur le trottoir en emportant tout sur leur passage. Avant de disparaître, le dragon, le soleil, les nuages, l'arbre, la maison, le troll, Lae, lui... se déformaient, s'amalgamaient en mêlant leur larmes multicolores les unes aux autres. C'était un tableau à recommencer, à chaque fois. Dans les cours d'écoles, les cercles ne disparaissaient pas et les espaces vides étaient devenus le territoire de Tao, bien que les apparences mentaient le contraire. Car d'univers où il sentit qu'il pourrait entrer en orbite il avait du mal à trouver, même en prétendant le contraire. Il voguait de l'un à l'autre après avoir tracé un X sur un soit-disant port d'attache. Au cas où il s'égarerait, il aimait pouvoir entretenir l'illusion qu'il retrouverait toujours un quelque part où on le reconnaîtrait. Mais avec le temps, les marques s'effacent, et maintenant qu'il a plut, les repères on disparu, on navigue au gré du hasard. Et plus il va, plus il a du mal à se retourner, moins il éprouve l'envie de tendre la main aux visages connus, pour qu'ils le ramènent auprès d'eux. Il ne prend pas goût à la solitude, c'est elle qui s'en empare . Elle lui façonne un étranger à même le reflet. Elle n'a jamais été bien loin, tout ce temps, elle profite seulement de l'occasion. Le drame portera le blâme, et elle aura gagné son pari, contre toutes les autres. Une grande romantique. Elle en fera un beau malheur qui lui inspirera de ces beautés que seuls ses amants ont vues. La pluie goûte le sel et le reste est fade, sans couleur. C'est dessiner sur un tableau noir avec une craie noire. C'est un pays de monstres et de princesses. De monstres en robes longues et de princesses aux dents acérées... C'est des conversations entre soleil et lune, et tout ce que tu veux que tu n'auras jamais, ou que tu voulais et que tu ne veux plus. C'est des rayons de nuages et des constellations de cailloux. C'est des troupeaux de pianos qui broutent dans un champ de doigts et des Lae avec dix bras. Et des blanches qui jouent faux.
Tao fronce les sourcils. C'est elle, qui triche. C'est elle qui est là alors qu'il ne devait y avoir personne. Elle franchit des limites qu'elle ne voit même pas. Il a envie de cogner sur le clavier avec son poing, de lui donner un de ces mal de dents, au piano, parce que c'est une bête stupide. Tous les pianos sont des imbéciles. Des imbéciles qui se laissent charmer par les plus minables des pianistes. Qui se laissent flatter comme des objets et frapper comme des moins que rien. Ces bêtes chantent pour tous les crétins qui ne savent pas chanter eux-même, qui sont des amputés de vérité et qui n'ont appris qu'à parler avec leurs mains, muets, et sourds. Parce que quand ils en ont marre, ils n'entendent plus rien. Ils abaissent le couvercle, la musique disparaît. Une fois, le couvercle lui a mordu les doigts. Mais elle rit, après. Elle rit en Blanche majeur, c'est comme un soupir, sur une partition. Tao a oublié la suite alors, c'est plutôt comme un trou. Chopin a laissé dans son absence les relents de l'alcool. Le cœur de Tao bat encore au rythme des chansons barbares que gueulaient les bars, là-bas. Et s'il avait été seul, elle, elle dont il a oublié le nom et qui avait des étoiles au bout des doigts et entre ses lèvres, serait revenue. Il l'aurait fait revenir, dans sa tête, dans ses mains, pour goûter encore un peu d'ivresse, le goût du vice.
Tao ne regarde ni le reflet, ni personne, il regarde l'amas de cendres à ses pieds, et ses pieds. Il entend la voix de Blanche et se dit que c'est bien, comme ça, seule dans le silence, sans réponse. Sa voix à lui est trop loin à l'intérieur, au creux de ses tripes retournées. Il pose son bras sur le clavier. Ça fait du son, n'importe quoi, ça dissone. Il pose l'autre bras aussi, plutôt le coude, et dans la main, il appuie sa mâchoire. Lae est loin, se dit-il en observant le lustre de la robe noire du piano. Elle devrait être ici, assise à côté de lui avec sa tête sur son épaule. Lae dans ses bras, comme quand elle était petite et qu'il était grand. Il veut sa Lae pour écouter ses histoires de gamin un peu cinglé, pour être là, rien que pour ça. Pour lui permettre de n'être que Tao et de sentir qu'il n'a besoin de rien d'autre. Si seulement il pouvait leur trouver une petite planète, quelque part par là, juste assez grande pour y planter un arbre et s'y construire une cabane. Les Leverenz pourraient venir les visiter, de temps à autre, en montgolfière. Et le vieux.
Tao soupire et ferme les yeux. S'il avait vingt ans de moins, il pleurerait des chutes, reniflerait en faisant du bruit et geindrait sans gêne, comme un petit con qui se serait pété le genou en ne regardant pas où il mettait les pieds. Il hurlerait, pour rien, juste parce qu'il croirait avoir mal. Pour qu'on l'entende, et que lui ne s'entende plus. Tao hausse les épaules. Il ne sait plus exactement ce qu'elle a demandé, la Blanche. Elle a dit Lenaïg. Elle a dit joli. Il a compris, en fait, malgré lui, peut-être. Il ouvre les yeux, avale sa salive en lui hallucinant un goût de sel et humecte ses lèvres sèches avant de les entrouvrir, comme pour parler, bien qu'il ignore ce qu'il va dire.
- Cool... Il se racle la gorge, se redresse un peu et pose ses mains moites sur ses cuisses, mais garde le dos courbé. Et... merci, mais... Je ne joue pas vraiment. J'essaierais de rejouer le même morceau et, je doute que j'y arriverais. Je me suis davantage échoué sur le clavier qu'assis derrière...
Il sourit sans vraiment sourire, désolé, et regarde Blanche pour de vrai, cette fois, sans vitre ni cadre. Elle a l'air encore plus fragile, une poupée de porcelaine tombée de son étagère, ou qui s'en est jetée. Elle est peut-être cassée, recollée... En tous cas elle n'est pas laide, elle est belle, même avec son air un peu perdu. Elle a cette beauté qui le rebute presque, par crainte de la ternir, avec ses mauvaises idées. Elle lui inspire ce que les jolies filles lui inspirent la plupart du temps, mais il n'oserait pas. Même s'il en avait l'occasion, se convainc-t-il et détournant le regard. Tao balaie du revers de son pied le cadavre de cigarette qui gît devant le pédalier, sans grand succès. Le mégot disparaît sous l'instrument, mais demeure un large cerne noir sur le plancher. Il ne s'en préoccupe cependant pas plus longtemps.
- Tu m'as l'air de quelqu'un qui a subit quelques cours aussi, plus jeune... fait-il en ressuscitant un timide sourire.
Il se déplace vers un côté du banc et se retourne à nouveau vers Blanche.
- Tu devrais jouer... rien qu'un peu... n'importe quoi... Je parie que ça va m'inspirer et que je pourrai te jouer un autre morceau, après...
Rien de moins certain que ce qu'il avance, mais ce n'est pas important. |
|  | | Blanche d'Esterel
▌Né(e) le: ▌Pays d'origine: France ▌Statut:
 | Sujet: Re: Colchiques Jeu 6 Mai - 13:22 | |
| Tao, mon frère, toi non plus, tu ne sens pas l’homme heureux. J’en suis presque surprise. Quel égoïsme troublant, cette tendance si propre aux créatures évoluées à se croire les premières à souffrir. On imagine découvrir l’Amérique, parce qu’on ne la connaissait pas. Et, si d’autres nous y rejoignent, on hausse un sourcil prétentieux, certains qu’ils n’en saisiront pas les saveurs avec autant d’intensité. Quelle suffisance, alors que nous ne sommes que des bouts de chairs cousus ensemble, périssables, et que le temps nous soufflera comme des bougies."Much ado about nothing" disait Shakespeare. Chaque jour, Blanche se réinvente. Elle est une page blanche, qu’il faudra remplir, recommencer à remplir tous les matins, parce qu’elle s’efface pendant la nuit. Blanche s’entraine à rire, devant la glace. Elle croit au pouvoir de l’esprit. Il faut simplement que le sien se réanime. Et il faut décider qui elle veut être. On ne peut pas être Blanche et avoir été Blanche. Donc, il faut être quelqu’un d’autre, c’est logique. Pourquoi, il faut ? Parce qu’il faut, c’est tout. Parce qu’Ailin. Blanche multiplie les hiboux. Elle a des avis sur tout, concernant Ailin. Elle recommande de la laisser pleurer, parfois, de ne pas céder à ses caprices, de ne pas en faire une petite chose fragile. Elle veut savoir ce qu’elle mange, ce qu’elle boit, si elle fait ses nuits, à quelle heure elle s’endort. Elle exige qu’Ailin dorme seule. Qu’Ailin écoute de la musique. Qu’on lise de la poésie à Ailin. Qu’on choie Ailin, mais pas trop. En somme, qu’Ailin soit une Blanche réussie. Elle ne rentre pas la voir, en dehors des vacances. Elle a besoin de temps pour les devoirs scolaires qu’elle ne fait pas. Bien sûr, ma chérie, dit Céleste. Blanche ne viendra pas avant cet été, elle a trop de travail, dit aussi Céleste. Bien sûr, ma chérie, dit Edmond. Et chacun soupire en silence, pas dupe pour deux sous. Inutile de parler de ce que l’on sait déjà. Que faire, d’ailleurs ? L’assommer de banalités, la torturer à coups de lieux communs, souligner brutalement qu’un an et quatre mois, ça fait beaucoup, pour un chagrin d’amour, se réfugier lâchement derrière les conventions sociales en invoquant le devoir maternel, le tout en oubliant habilement de rappeler que s’ils avaient voulu être les parents d’Ophélie, ils l’auraient appelée Ophélie, et que, bon dieu, Blanche, Jade n’avait rien d’un Hamlet, il n’était qu’un petit bonhomme immature terrorisé par les responsabilités, il aimait tes jambes, parce que oui, chérie, tu as de jolies jambes, mais aucune paire de jambes, même la plus belle du monde, ne retient un mâle qui décide de partir, et, bon sang, Blanche, tu es un bijou, un trésor, tu ne le vois donc pas, qu’il ne te méritait pas ? Ou se prendre pour Raymond Queneau."allons ceuille cueille les roses les roses roses de la vie allons cueille cueille si tu le fais pas ce que tu te goures fillette fillette ce que tu te goures" Blanche a fait des efforts, pour eux. Ils en ont toujours fait, pour elle. Quand elle a eu six ans, le père de Céleste est mort. Elle n’a pas pleuré, elle ne le connaissait pas. Pourtant, il a couché la petite sur son testament, noble sursaut de dernière minute, miette crachée à la figure d’une fille indigne et d’un gendre détesté. Elle a su, ensuite, que Céleste s’était fait violence pour ne pas qu’elle pâtisse de la situation, pour la prendre par la main et l’emmener à l’enterrement. Elle n’a pas lâché sa main jusqu’à ce qu’elles soient rentrées. Sauf une minute. Chérie, va embrasser la dame en noir avec le châle. Elle s’est avancée, incertaine. La dame en noir l’a regardée sous toutes les coutures. Alors, tu es Blanche. Hochement de tête approbateur. Tu es une jolie petite fille. Blanche se tait, on lui a toujours dit d’écouter les personnes âgées sans faire de tapage. Tu es muette ? Non, madame, je vous écoute. La vieille joue parcheminée a effleuré la sienne, une seconde, faux contact sec et rugueux. Va, petite. Maman, pourquoi elle avait l’air de vérifier combien je coûtais ? Ce n’est pas grave, ma chérie, tu dois l’aimer beaucoup. Pourquoi ? Parce que je te le dis. Blanche s’est longtemps interrogée. Alors, il fallait aimer cette inconnue, sans raison valable, et sans qu’elle ait rien fait pour ? Ce n’était pas plus illogique qu’autre chose. Pourquoi a-t-elle aimé Jade ? Qu’il ait des attraits réels, elle a fini par s’en rendre compte. Mais ne l’a-t-elle pas aimé avant de les découvrir ?
Quand on a décidé de cesser d’exister, même si on a raté son coup, on s’est perdu en cours de route, laissé sur la barque qui ne quitte jamais le Styx. Plutôt que de partir se chercher dans les bois, Blanche a considéré ce qui lui restait. Elle s’est posté devant le miroir. Qui es-tu, Blanche d’Esterel ? Il y a forcément quelque chose, en dessous de ta façade crayeuse en plein ravalement, de tes yeux cent fois passés à la machine, de ces yeux de toxicomane en cure de désintoxication, d’alcoolique assoiffé, d’écureuil privé de noisettes. Elle s’est bien regardée, totalement dépourvue de parti pris. Et elle a fini par les surprendre, les morceaux d’étoiles vertes tailladant les prunelles. Il a fallu se tenir droite, les mains posées sur ses hanches alourdies. Elle avait des hanches de danseuse. Elle a pourtant retrouvé sa ligne. Aisé, quand on picore comme un moineau complexé affligé de troubles alimentaires compulsifs. Elle ne se souvient déjà plus qu’elle a crié comme une possédée, quand il a fallu éjecter la petite perle de son écrin, petite perle qui était alors, il faut bien l’admettre, un peu trop grande pour ne pas égratigner les parois de l’écrin en question. C’est donc vrai, qu’on oublie l’humiliation d’avoir pleuré de douleur devant des étrangers en blouses blanches. Des imbéciles aseptisés.
Tao est fatigué. Il a des cernes en dessous des yeux, sur la bouche, sur les mains. On dirait un objet tant aimé et tant utilisé qu’il a fini usé avant la date réglementaire. Même ses cernes sont belles. Elle a envie de les dessiner, de creuser des sillons sur le papier. Elle préfère ce Tao que le Tao rêvé des étudiantes. Elle ne veut pas savoir ce qu’il a fait avant, ce qu’il fera après. Il est réel, et il n’est pas réel, il n’est réel que maintenant, là, avec elle, un Tao qui n’existe que tant qu’elle le regarde, le Tao qui n’est à personne, le Tao que le piano vient d’enfanter. Il l’invite à l’y rejoindre. Elle l’y a déjà rejoint, quand elle décide de refuser. C’est l’autre Blanche, qui a marché sans l’attendre. Quand elle s’assoit sur le banc, sa robe fait la bise au pantalon de Tao, puis boude, parce qu’on la remet à sa place, et qu’on lui interdit toute fréquentation. Blanche regarde le piano, un chat qui regarde une plaque chauffante. Elle n’y pose qu’un index, comme les enfants qui n’ont jamais touché un clavier. Do ré mi fa sol la si do. Elle s’enhardit, prend des risques, inverse le cours des choses. Do si la sol fa mi ré do. Si elle était née moldue, elle irait jusqu’à implorer Pierrot de lui prêter sa plume."Je ne me souviens pas." Menteuse, tes doigts te trahissent, ils violent déjà le piano. Ou c’est le piano qui abuse de tes doigts. Arrête, Blanche, c’est comme caresser un ancien amant. C’est caresser un ancien amant. C’est forcer vos empreintes digitales à s’aimer à nouveau. Tu effleures trop tendrement les touches, alors qu’il faudrait les arracher une à une, ces dents gâtées encore capables de mordre. Merci, mon amour, d’être vil, C’est si aisé, de te haïr, Sans toi, c’eût été difficile D’assassiner ton souvenir. Mais pour partir à l’assaut d’un souvenir, javelot en main, il faut le convoquer. Blanche ne s’y risquera pas. Elle aurait du. Tout le monde sait que la meilleure défense, c’est l’attaque. Elle oublie tout. Et c’est le souvenir, qui, le premier, se rue sur elle. Plaquage au sol. Rapide et efficace. Blanche ne se rend pas compte qu’elle tombe. Son corps, lui, reste bien en place. Mais l’autre Blanche n’est pas décidée à le lui rendre. Ballotée entre l’une et l’autre, Blanche vogue dans le purgatoire des âmes doubles, victime consentante d’un écartèlement qui fait du bien quand il fait mal."Tu t’en souviens, toi ? J’avais honte de mes mains trop scolaires, alors que les tiennes dansaient sans effort." Elle a eu peur qu’il ne la trouve gauche. Blanche, la grâce personnifiée, a eu cet instant d’inquiétude insensée. Elle a aimé cet instant qui l’a bousculée sur son socle, qui lui a appris qu’on n’est jamais assez, quand on voudrait soudain être tout. Elle a goûté à la plus délicieuse des vulnérabilités. Ses doigts courent au ralenti sur le clavier, galopins privés de martinet, et sa tête vient s’appuyer contre l’épaule de Tao, dans un geste déjà mille fois esquissé, pas parce qu’elle ne peut pas tenir toute seule, mais parce qu’elle n’a pas besoin de tenir toute seule. Ce n’est pas sa faute, si sa nouvelle enveloppe a conservé les habitudes de l’ancienne, pas sa faute, si son parfum attire les fantômes. |
|  | | | Tao Lyngheid C.A.M 
▌Né(e) le: 3 décembre ▌Pays d'origine: Norvège, République Tchèque ▌Statut:
 | Sujet: Re: Colchiques Mar 11 Mai - 18:39 | |
| Il ne croyait pas qu'elle viendrait. Il la croyait trop loin. Inaccessible. Comme une princesse prisonnière d'une tour qui s'enfonce dans un immense marécage. Comme une poupée sur une étagère. Ou juste comme une Blanche sur un clavier de noires. Ce prénom... Comment lui résister, à ce prénom qui se plante dans l'imaginaire et ne cesse de fleurir. Ce prénom de vide et de fragilité, de matière, de douceur... Ce prénom qui tombe comme un silence. Ce prénom hiver, musique. Ce prénom qui impose son contraire, oblige une position, évoque une pureté et ce qui pourrait la salir. C'est grand, c'est une feuille vierge sans rives, qui commence et se termine là où c'est blanc. Tao tourne en rond, en traînant son prénom qui veut tout et ne rien dire en même temps. Ce n'est qu'un prénom, et c'est plus facile de s'en convaincre. Il avait déjà cherché à savoir pourquoi ces trois lettres, mais n'avait finalement pas cherché très longtemps en s'inventant ses propres raisons. Peu importe.
Maintenant elle est là, assise à côté de lui, comme une fausse Lénaïg qui aurait emprunté un bras au rêve. Et en regardant devant lui, sur le lutrin nu, il pourrait presque y croire. Jusqu'à ce doigt, sur le blanc. Même s'il regarde ailleurs, il le voit toujours. Le rêve se brouille et Tao s'éveille. Ce n'est pas bien grave, ça ne lui fait rien, on le devine à sa tête de rêveur déficient. Un psychomage lui avait déjà sorti un truc dans le genre. Tu es un rêveur déficient et moi aussi, mais sans être rêveur. Ah non, ce n'est pas tout à fait juste, la dernière partie c'est Tao qui l'avait ajoutée. Du temps qu'il avait des copains assez bêtes pour trouver drôles ses plaisanteries même les plus lourdes, ou alors la tête qu'il faisait en imitant le psychomage en question.
Menteuse, oui. Tao la regarde déambuler sur le piano sans écouter. Continue de mentir, belle hypocrite. Il trouve au profil de ton visage, si près, une impression moins rebutante, il semble moins cassant. Il pourrait oser ses doigts sur ta joue afin d'attirer l'autre contre ses lèvres. Puis risquer sa bouche baiser ta nuque et son souffle caresser tes cheveux. Sa main sous ta robe comme une vipère en quête d'une proie à saisir. Se presser contre toi, t'étouffer doucement, que tu en perdes ton sens et que Tao s'échoue en ton sein.
L'enfance s'est égarée sur le corps d'une femme. Elle s'est dissipée en elle, quand il l'a embrassée la première fois. Mais ce soir Tao n'embrassera personne, sinon la femme d'un rêve et un joint. Une femme-fumée qui lui ouvre toujours les jambes. Peut-être que Jade ou un autre se joindra à lui, pour profiter d'elle aussi, s'ils ne dorment pas. Sinon tant pis, il s'embrouillera les idées tout seul et dormira là-dessus. Sans rêve, sans déficience onirique et marche nocturne. La femme-fumée, couchée sur lui, le retiendra sur son lit. Tao n'écoute pas, il l'observe de biais en vivant tout à l'heure. Il fait glisser ses pieds dans les cendres en s'efforçant d'oublier ses mains. Elles veulent courir, pétrir, toucher, caresser, polir, masser, faire... Elles pleurent leur asservissement sur les cuisses de Tao. Et lui, essuie leurs larmes.
"Tu t’en souviens, toi ? ..."
Bien sur que non. Pour s'en souvenir, il faut d'abord oublier. Ses mains vicieuses n'ont jamais oublié, même s'il leur a fait croire le contraire, hier. Regarde-les rire. Cela dit Tao aime le compliment. On réussit quelque chose quand on arrive à faire croire à sa facilité. Il doute que Blanche soit la mieux placée pour juger de ses aptitudes de musicien, mais accepte de la croire, de croire à cette aisance. Il se sent devenir pianiste, presque. Il va danser sur le piano, après s'être renfiler une peau neuve, son visage des bons jours, le Tao qu'il a oublié dans les bras de la sirène du bar. Il va s'en souvenir, alors il reviendra. Et il marchera sur les notes sans se soucier du cri de douleur de l'instrument. Il va poser le pied sur le couvercle luisant et tomber sur la main. La gravité va se renverser. Ses pieds vont monter vers le ciel. Ce sera facile. Il tournera et vibrera sur les rythmes grossiers. Il deviendra cette musique vulgaire, s'inventera meilleur et imposera son corps comme langage. Un discours vendeur sur lui. Il achètera l'admiration des autres avec du talent fignolé. Fuyant, on ne pourra l'arrêter, ni s'empêcher de s'extasier. Le magnétisme à son comble, lorsque le piano sera piste de danse.
Tao n'écoute toujours pas, mais entend, quand la tête de Blanche trouve son épaule. Son visage cueille le parfum des cheveux, ce n'est pas celui de Lae. Tao fixe le clavier. Il faut y poser les mains, avant qu'elles ne prennent d'assaut la taille et les hanches qui ont accosté tout près. La main gauche est la première à décoller. Elle se pose sur un accord triste qui ne brise pas les errances des doigts de Blanche. La droite l'y rejoint, éventuellement, déçue sans doute, en se glissant sous sa semblable féminine, plus fine, la main d'une femme. Tao se laisse, petit à petit, envahir par les partitions oubliées. Il ignore ce qu'il joue, n'y pense même pas, n'y voyant pas l'intérêt. Il voit, entre les mèches qui tombent devant ses yeux, ses doigts pianoter et se dit qu'ils pourraient être à un autre. Chaque geste se détaille avec précision, un mécanisme rigoureux orchestré par des pensées qui gueulent. Il se voit, il est un étranger à bord. Jamais su d'où ça venait. Probablement un court-circuit. Ça passera.
- Ce n'est pas parce que ça semble facile que ça l'est.
Au contraire?
- Je croyais jamais que je rejouerais. Et je dois faire un effort, pour continuer. Je n'y vois aucun intérêt sinon...
Le décolleté vers lequel il suffit désormais de dévier le regard pour y plonger.
- Me distraire du sommeil et que tu me dises que je joue sans effort, concède-t-il en un sourire.
Le piano continue de marmonner un nocturne. Et Tao se délit la langue.
- Je n'ai jamais cru jouer par plaisir. Par obligation, par ennui, par orgueil... Peut-être que... Tant que ce n'est pas par plaisir, c'est qu'il y a un effort à fournir. J'en sais rien. Et je ne suis pas certain de vouloir savoir.
C'est bon, maintenant il a suffisamment parlé pour ne plus avoir envie de s'entendre. |
|  | | | Jade Des Oraisons C.A.M 
▌Né(e) le: 21 novembre ▌Pays d'origine: Russie - Belgique ▌Statut: 7ème année
 | Sujet: Re: Colchiques Ven 14 Mai - 22:01 | |
| « J'imagine ton coeur et ton corps Piétinés au fil des journées Et je te vois dans un remords Imprimé pour l'éternité » Onze et des cernes concentriques, que l’on compte vaguement comme les fils sombres du bois vieilli. Onze sons sourds et saccadés, onze chocs entre deux façades incompatibles, avant le gémissement rêche de deux surfaces minérales à la promiscuité violente. Brûlé et endolori, tout à son tourment, le corps s’arque dans l’air humide et vient se consoler en câlinant une autre étoffe. Et le trait sanguinolent, scarification glabre sur une tenture trop pale, trop éclatante sous le gris terne du ciel larmoyant. Le carmin tisse un filin, se brise, deux branches souillent, sinistre, l’épiderme satiné. Le caillou, écaille frêle et tendre, avait déjà incisé, précieux, les doigts qui le faisaient mollement osciller, innocents et vaporeux, sur une autre rive, et choit, déshonoré après tant de gloire. Là, le reflet n’a pas frémit, il se détoure, se plisse, se brise au gré des ondes, se craquelle et des myriades d’éclats informes se perdent dans les prunelles célestes. Fendent la cornée fragile, lacèrent avidement l’iris qui s’effrite, et s’impriment dans le cristallin, hagard et dénudé, soudain. De là, ils ne fuiront pas, enchainés de lâchetés, ils ne sauraient quitter leur âtre, cette abysse qui fait leur éclat. L’horizon se gomme, allègre, les traits se font volages, l’objet n’a plus de réalité, tant il n’apparaît que couleurs, brefs coups de pinceau, avant de sombrer, impuissant, parmi le néant. Les berges et les remous luttent et s’acharnent, mais comme le reste, ils courent vers un infini troublé où rien ne paraît. Ne restent que ces fragments d’hébétude volatiles, égarés sur la surface déchirée, insensés et ahuris, crépitant sans relâche. Et les lueurs rouges de s’affirmer. La trêve s’épaissit. J’ai oublié les mots pour se faire pardonner. Les trilles endiablés de mes sourires figés, j’ai l’audace de te consumer sur l’autel de mes errances aux ternes arpèges que je tente maladroitement d’illuminer. A chaque murmure de l’archer sur le violon, répondent les chuchotements de cet empire insensé qui s’offre à moi, plein d’inconscience et d’une espérance que je me retrouve frustré de ne pas satisfaire. Rien, dans les tentatives malaisées de fugues ou de sonates, rien dans les appoggiatures que je rajoute, rien dans toutes les broderies que je m’acharne à dessiner, rien dans ces bémols que je suggère, rien dans mes modulations ni dans ces traitres adagios, rien dans mes doigts qui courent ne parvient à résumer ce que hurlent ces fragments qui m’écorchent les yeux, grésillent dans mes entrailles comme mesquins et désireux d’entendre agoniser un supplice sourd. Mes lamentations s’étranglent, j’étouffe les braises dans une pluie de cendres lourdes et veules, parce qu’un seul cri serait la fissure qui me ferait poussière. Et l’idée salace des pieds sans précautions sous lesquels je me figerais, avant de me perdre plus loin, voltigeant, sans considération ni existence aucune ne me semble guère attrayante. Alors j’écrase les innocentes dents du monstre du Loch Swyn, comme si la rage faisait barrage aux plaies que la vitre brisée s’évertue à inscrire dans chacun de mes gestes. Je dégringole et le sol vient m’embrasser, roide et figé, mais je ne puis me contenter de cela. Tes lèvres, et, la pulpe sur ton ivoire diaphane de perfection, ce pli, cette veine à ton poignet, dans lequel mes dents se planteraient si cela m’était rendu possible. J’ai des chairs à en faire lambeaux. Mais, Dame aux Eclats, tout ceci se clôt, enfin. Les globules et les plaquettes te surpassent, s’agglutinent et s’abattent, et bientôt, l’accrétion cautérise les bords crayeux et échancré de ces abysses dont tu m’as percé. Là, l’excès lumineux s’estompe, tu t’évanouis sans grâce, poupée de chiffon, et des sens que tu as bafoués s’éveillent. Là, j’entends, les pizzicatos enjoués, d’une précision douloureuse, qu’Ela gémit à mon intention, les triples croches de la quarante-et-unième symphonie, l’andante cantabile de la sonate dont le nom m’échappe encore, la marche harmonique qu’un autre grand s’était amusé à répéter en écho, ces gloussements infantiles qui ne me parvenaient plus, les bruissements des tissus, les reniflement gras des tableaux, le cri rance d’ongles longs sur la couverture fragile d’un incunable, et des rumeurs encore fébriles, un bourdon composite, mosaïque chuintante. Là, je vois les grains irréguliers de l’épiderme transperçant l’épaisse couche argileuse du maquillage, le fourmillement intensif de l’humaine condition, le talc oublié dans des cheveux dont on a désiré masquer le gras, les stries indélébiles du temps sur les tempes, les bavures bravaches sur le palimpseste usé, les dorures à l’orée exquise de vêtements délicats, les couleurs insatiables et désordonnées, mal agencées, qui crayonnent courageusement le monde. Là, je sens un patchwork incohérent d’âcres relents ajoutés de la sueur angoissée, de combustions inopinées, d’humeurs chocolatées et parfois, plus alcoolisées, les effluves crevardes de terre et de limon, de friandises égarées-abandonnées, des étoffes imbibées de ce qu’on n’oserait nommer, les exhalaisons futiles des encres et de l’eau du lac, des crépitements furieux du bois trop jeune, des parfums synthétiques de demoiselles en fleur. Je saisis, peu à peu, j’apprends les notions comme le gamin scabreux figé dans une timidité nerveuse. Il n’est d’application lorsque les aiguilles schizoïde se font pales d’un hélicoptère en détresse, et tourbillonnent, forment inopinément un maelstrom tout à la fois de brises et de songes, et font mollement osciller les pages brunes du livre dont je tente, éperdu, de tirer ce que je cherche. Les idiomes anglais, russes, français, néerlandais et allemands n’ont que peu de secrets à mon esprit embrumé, mais l’écrit renfermant potentiellement ce que je désirais avait été traduit du latin en une langue orientale perdue, et si je ne doutais pas de pouvoir saisir le sens d’un texte latin, puisqu’il apparaitrait que l’étude que j’en ai fait n’a pas été bâclée, seuls quelques maîtres-mots de ce jargon vieilli me semblent familiers, et les aller-retour éreintants au dictionnaire incomplet tendent à avoir raison de ma dévotion. J’avais été surpris et considérablement satisfait d’avoir mis les doigts sur ce livre à la mine fade et à l’odeur de hareng, cuvée mille sept-sent soixante trois, qui devait être l’étincelle dans le dossier de ma thèse. J’avais pourtant prévu d’en faire une lecture chaotique mais satisfaisante en latin, et n’avais pas songé pouvoir me retrouver face à cet étalage de mots crus et de symboles vastement oubliés. Trouver un dictionnaire adéquat n’avait pas été des plus simples entreprises, et celui qui était entré en ma possession, par un surprenant hasard, comportait des lacunes cruelles qui entravaient singulièrement mon ouvrage déjà ardu. Et tout le dévouement – relativement maigre, toutefois – d’Ethan ne parvenait pas à amener l’oiseau égaré à constituer un nid suffisant pour y abandonner des coquilles fragiles. Lorsque le frottement sec des pages me devenait trop exécrable, je laissais ma plume à son agonie vaseuse, et ânonnait quelques notes à l’harmonica, dans un langage que nous partagions tous deux, exclusivement, parce que mes lèvres savaient d’instincts que répondre aux appels anonymes, imperceptibles. J’attends avec rancœur et infime anxiété que l’envolée endiablée des pointes des aiguilles se glace à l’angle droit, le dessin lourd de ma rédemption. Et alors que l’angle réduit implacablement, la danse des deux pointes s’épaissit, et abroge toutes les notions de temps qui rythment au gré de leurs humeurs les éternités qui se succèdent vaillamment. Il ne se passa pas une seule seconde entre l’l’instant ou la plus longues des aiguilles vint accrocher le trait de l’heure pile, et celui où ma main s’abattit pour replier la couverture épaisse, qui émit un grincement de mécontentement qui me tira un sourire. Bien fait pour toi. Les jambes se détendent un peu violemment et rencontrent le bois dense, dans une grimace que je dissimule avec soin. Là, je fuis vers ailleurs. La rumeur basse des voix qui succèdent aux chantonnements du piano, quoique brefs, distille un doute saumâtre dans mes artères, que mon complexe nerveux central peine à démêler, comme le propre d’un dilemme. Le peu de cas que je puis faire de ce qui insinue que je pourrais me tromper témoigne de la certitude qu’aucune de ces deux tonalités ne peut être confondue avec une autre par mes nerfs sensitifs. Non, absolument aucune erreur ne m’est possible et chaque mot, il y’en a peu pourtant, pèse sur mes chevilles, l’une après l’autre, tentant d’une force sauvage de les faire bifurquer. Et mes neurones élimés de défendre une volonté hasardeuse que tout le reste de mon corps ricane, laconique. Ce sont pourtant eux qui triompheront, une fois encore, de l’instinct primitif de l’évasion pleutre. La porte s’ouvre dans un silence absolu, dans cette pièce, rien n’est permis à briser les mélodies qu’on y fait résonner. Alors que l’air se courbe pour créer une niche à mon corps, j’ai comme la sensation que l’espace m’était déjà destiné, qu’il s’était déjà plié à mon essence, que je ne faisais que revenir pour m’affirmer. J’étais déjà là. Chaque molécule de diazote s’était comprimée parce que j’étais extrêmement présent dans la pièce avant même d’y avoir pénétré. Là, devant, deux corps éperdus dont les contours me sont effacés, l’une des têtes reposant sur l’épaule de l’autre, des crins sombres et des crins clairs, qui s’impriment comme si je ne les connaissais pas avec cette ardeur bâtarde qui fait grésiller ma sérénité. Mais les neurotransmetteurs sont rigides et prétentieux, et en dépit des idées tapageuses qui s’étripent en un coin à peine conscient de l’encéphale, j’émet des sons cohérents et clairs, entre chaleur et glace, d’une amabilité assurée. « Je doute d’avoir l’art nécessaire pour qu’un violon chante convenablement ce trio, mais je peux sans doute faire une tentative avec autre chose. »Ses yeux se perdent là où l’humain n’est plus, dans des cordes et des peaux tendues, dans des anches grignées et des cuivres rutilants, respirent cette absence de corps, jusqu’à tomber, presque contrits, sur ce qu’ils attendaient. La flute s’accroche à ses lèvres, et ses doigts s’installent, trop naturels, les notes déjà lui reviennent. Les doigts alignés à droite de son menton s’agitent légèrement pour accorder le diapason, et enfin les notes se délient. Ce garçon au visage de poupon crevassé a partagé bien des coins de couloirs, des soirées enfumées, studieuses – parfois – musicales, alcoolisées, libérées, allègres, mornes, courtes, blanches avec Jade, Elliot, Ethan, Morgan, Blanche et combien d’autres. Il avait d’ailleurs une estime mitigée parce qu’hésitante, mais inaliénable, dans l’esprit de Jade, et sans doute d’autres. Qui s’était gravement écroulée alors que les brins blonds avaient cajolé son épaule. Parce qu’à son flan se tient Censure. « La, La, Sol, Si bémol, en syncope. »Il corrige avec un sourire, parce que la seconde mineure a vrillé son oreille, fait quelque pas cadencés alors que sa flute siffle encore sa gracieuse homélie, appuie ses omoplates contre les aspérités fraiches des pierres de taille. Finalement, les phonèmes veloutés ne jurent pas les miaulements théoriques du violon, se substituent avec finesse, se posent sans brutalité sur la mélopée pianistique. Il y a comme un blanc, il n’existe ici que Tao et lui-même. Leurs doigts qui se succèdent, qui s’entrechoquent et une certaine inconsistance. Il y a leurs sensibilités juxtaposées, et il ne semble qu’ailleurs ne s’oppose que le vide. Un néant de pensées, d’objets, de musique même, d’air, de reflux, de réalité, alors de corps, plus encore. Ils sont juste deux. « Reste tout près de moi Je t'en prie ne bouge pas J'aime bien ce silence Cette césure intense » |
|  | | Blanche d'Esterel
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 | Sujet: Re: Colchiques Lun 17 Mai - 1:35 | |
| A Paris, sur la deuxième ligne du métro, il y a une station qui s’appelle "Blanche". Juste après "Pigalle", c’est dire le raffinement de l’endroit. Cette station, qui s’appelle "Blanche", simplement "Blanche", est petite, sale, presque désaffectée. Et pourtant, il y a quelque chose de joli, dans ce panneau bleu marine, presque démuni, où se détache, en grosses lettres blanches, le nom de cette station, "Blanche". Les murs sont gris, les trains vandalisés au marqueur, mais ce panneau trône, encore intact, brillant de pureté, dédaigneux de la pauvreté du quartier."Les mains dans les mains restons face à face Tandis que sous Le pont de nos bras passe Des éternels regards l’onde si lasse" Apollinaire ne croit pas si bien dire. Blanche respire l’éternité, dans ce simulacre de retrouvailles. Une brève et antithétique éternité, un paradis artificiel, de la poudre blanche sur un panneau bleu marine, un cadavre ressuscité dans les narines, un goût de périmé et de rance dans la bouche, et l’envie de laisser les relents de saveurs dépassées imprégner ses papilles, d’envoyer au diable les grands crus et les mets délicats pour se gorger des restes avariés que même un chien dédaignerait. S’il te plait, fais semblant, pour elle. Deviens lui, pour elle. Ne la réveille pas. Elle n’habite plus la terre, Blanche. Deviens lui, un instant, et même si ce n’est pas réel, et même si ça ne veut rien dire, et même si ce sera pire ensuite, deviens lui, un instant, parce que personne ne peut affirmer que les illusions font du tort, parce que le marchand de sable pourrait exister, ce soir, parce qu’il pourrait te ressembler. Et, si tu ne le fais pas pour elle, fais le pour Chopin. Et fais le vite, parce qu’il y a toujours une fuite, un trou par lequel l’eau s’écoule goutte à goutte, pour se mêler aux rats et à la puanteur des égouts, et devenir aussi laide et âcre qu’elle a été pure et rafraîchissante. Blanche est bien placée pour savoir que les chaises longues du jardin d’Eden sont disponibles à la location, mais pas à la vente, et qu’offrir la totalité de son sang ne suffirait pas à payer une prolongation de bail. Mais elle est revenue en catimini s’étendre sur la sienne, et, monsieur le gardien, regardez comme elle s’y agrippe, comme elle enfonce ses ongles dans la chair abîmée d’un rêve qui se débat, qui lui mordille le bout des doigts pour la faire lâcher prise."L’amour s’en va comme cette eau courante L’amour s’en va Comme la vie est lente Et comme l’Espérance est violente" On prétend que la fille de Victor Hugo est devenue folle, par amour. Pas sa fille qui s’est noyée, l’autre, la deuxième. Elle ne hante pas ses poèmes, la deuxième, l’oubliée des cours de littérature. Blanche pense qu’on ne devrait jamais souffrir, quand on écrit comme Victor Hugo. Elle croit que l’art peut laver tous les péchés. Si elle recommençait à dessiner correctement, elle s’en voudrait moins, d’être fausse au quotidien. Il suffisait à Jade de jouer, pour immobiliser les larmes qu’il n’avait plus qu’à cueillir sur ses lèvres, transformer le chagrin en perles d’émotion, moduler le son de sa voix comme on gratte des cordes, comme on fait chanter un violon, faire d’elle un de ses instruments, la fouiller jusqu’au fond de l’âme, en caresser les frontières, en flatter les courbes, et, s’introduisant en elle, accompagner sa mélancolie, jouer au petit alchimiste, la transformer en or. Elle s’appelait Adèle, la deuxième fille de Victor Hugo. Un prénom de sacrifiée. Pas comme Ailin, et sa terminaison ensoleillée, et sa calligraphie souriante. Blanche d’Esterel, c’est joli. Trop joli, même. Pas assez coupant. Autant lui écrire directement sur le front qu’elle ne sera jamais qu’une jeune fille innocente, une délicate décoration, un instrument docile entre les mains des autres. Blanche doute, tout de même, de son innocence. A ses réveils subsistent, parfois, des bribes, des résidus de songes qui la font rougir. Blanche ne croit pas qu’on peut devenir fou, par amour. On est forcément déjà fou, avant. Et Blanche n’est pas folle. Elle est juste parfois tellement fatiguée mentalement que ses idées peinent à se lier, réflexion déstructurée, et elle se prend à craindre de se perdre dans les lambeaux éparpillés d’une Blanche qu’elle regarde de l’extérieur. Mais elle lutte, s’obstine contre sa propre fragmentation, parce que sinon, elle accordera à Jade un pouvoir démesuré, et l’inégalité sera trop criante, et l’idée qu’il soit plus heureux que jamais alors qu’elle ne sait plus seulement ce que signifie la conception même du bonheur la rendra réellement folle, de rage, si ce n’est de démence. Et elle n’aura plus qu’à finir ses jours dans une maison de repos, où on lui donnera du papier et des crayons, mais surtout, pas trop bien taillés, les crayons, et on ne la laissera pas jouer du piano, parce qu’un psychomage aura décidé que le piano, c’est mauvais pour elle, et Ailin lui rendra visite, et elle sera de plus en plus grande, et quand les gens l’interrogeront sur Blanche, elle haussera les épaules. Elle dira qu’elle ne comprend pas, que tout le monde a toujours été parfait, pour sa mère, que son père est le meilleur des hommes, mais que, finalement, on ne comprend jamais ces choses. Mais non, mon Ailin, mon ange aux yeux de diable, ton père n’était pas le meilleur des hommes, il était le dernier des derniers, il ne valait pas le papier avec lequel les commerçants emballent le poisson sur le marché.
Blanche est une magicienne. Elle vient de créer Jade. Elle n’y croyait pas, mais elle a réussi. Elle ne peut pas se tromper, c’est impossible, c’est bien la voix de Jade, qui résonne dans la pièce. Un instant, elle pense avoir réellement invoqué le passé, retourné le temps, fabriqué un espace en suspension, son espace, leur espace. Mon amour, c’est fini, regarde mon ventre, il est plat, à nouveau. Ailin est en France, on peut faire semblant qu’elle n’existe pas. On peut faire semblant d’être avant, on peut jouer à être Jade et Blanche. Tu peux prétendre que je ne t’ai pas déçu, et alors, moi, je feindrai de croire que tu es toujours grand, de ne pas savoir que d’autres draps ont changé ton odeur. Je peux être crédible, tu sais, tu n’imagines pas combien je peux, grâce à toi, m’inventer à ma guise. C’est amusant, Jade, quand tu m’as traitée comme une fille de la rue, tu m’as transformée en dieu. Alors, faisons semblant, à ta santé, tu me restitueras mon innocence, parce que tu me la dois.
Blanche sait qu’il y en a eu d’autres, avant elle, et qu’il y en aura d’autres, après elle. Si elle en doutait, des âmes charitables se sont empressées de l’en informer. Tu sais qui j’ai vu, hier soir, au Lys Blanc ? Non, dit Blanche, qui donc ? Blanche ment, elle sait parfaitement, et elle sourit. L’étudiante baisse la voix, les yeux brillants de curiosité malsaine. J’ai vu Jade, et une fille, t’étais au courant ? Pas particulièrement, répond Blanche, je devrais ? Ben, je sais pas, tu dois être contente, non ? Blanche devine que son contentement est le cadet des soucis de l’étudiante. C’est bien, conclut Blanche. Tu veux pas savoir si elle était jolie ? Blanche sourit encore. Je sais qu’elle était jolie. Elle n’ignore pas que l’étudiante attend la question rituelle. Plus jolie que moi ? Mais, cette question, elle ne la posera pas. Blanche a un gros ventre, ce n’est pas difficile, d’être plus jolie qu‘elle. Et, même ensuite, quand elle l’aura perdu, elle continuera de le penser, parce qu’elle connait Jade, et qu’elle sait qu’il ne cessera jamais de chercher ailleurs ce qu’elle n’a pas su lui donner. Elle croit même, parfois, qu’il l’a quittée parce qu’il n’a pas supporté de voir en elle, soudain, une femme, une vraie, dans toute sa trivialité. Toi, le pianiste aux doigts de prophète, tu as su le voir, et tu n’as rien dit, d’abord. Tu l’as sentie, quand tu me caressais, cette encore infime difformité, et tu n’as rien dit. Blanche ne pense pas une seconde que c’est Morgan qui a vendu la mèche. Non, Jade a trouvé tout seul, cette dernière nuit. Ce n’est pas loyal, Jade, de dormir contre une femme, quand elle te dégoûte, et de te réveiller près d’elle. Je n’allais bientôt plus rien avoir de cette femme que tu avais désirée. Je portais les germes de ma déchéance. Et tu t’es rendu compte, je ne sais quand, quelques minutes, ou quelques heures après, que tu ne m’aimais plus, et que tu ne m’avais jamais aimée, parce que je n’ai pas changé, Jade, parce que le déséquilibre de mon corps n’était que le reflet de l’imperfection de mon humanité.
Le sursis de Blanche touche à sa fin. Parce qu’avec la voix de Jade apparait Jade tout entier. Mais Blanche n’en veut pas, de ce Jade qui vient d’entrer. Elle ne l’aime pas, ce Jade. Elle n’en a pas besoin, elle a le sien, à côté d’elle. Blanche refuse que l’illusion s’évanouisse, elle fait corps avec elle, la serre contre son esprit. Blanche se colle contre Tao, comme pour colmater le trou par lequel Jade va s’échapper de lui, peu à peu, pour réintégrer sa véritable enveloppe. Elle sait qu’il va partir en fumée, mais l’autre Blanche l’ignore. Blanche rit, comme une petite fille qui retient ses larmes, s'adresse à Tao."Tu as vu, il essaye d’être toi." Elle rit, encore."Comme si c’était possible, d’être toi." C’est trop tard, Blanche a perdu. Elle peut presque voir un Jade en filigranes traverser la pièce au ralenti, la quitter, et s’appuyer contre le mur. Quelques mètres, un monde. Trop loin, et trop près à la fois. Il y a quelque chose du supplice de Tantale, dans cette fausse proximité. Elle a besoin de contact physique. Mais, si elle posait la main sur sa veste, il s’évanouirait en poussière. Elle a fini par comprendre qu’elle ne sentirait plus jamais Jade de façon tangible, mais son corps a encore du mal, lui, à ingérer l’information. Il le cherche encore, sans écouter ses leçons de morale, et quand elle sert un oreiller entre ses bras à le broyer, pour le faire taire, il ne saisit toujours pas, rebelle à ce sevrage imposé qu’il faudra pourtant accepter. L’érotisme, chez Blanche, est une prolongation gracieuse d’une proximité multi sensorielle et d’un désir cérébral. Les natures de ses échanges avec Jade, de toutes sortes, étaient si étroitement entremêlées, si parfaitement complices, qu’elle avait parfois l’impression de porter son essence avec elle, même alors qu’il ne la touchait pas. Et elle se livrait à leurs étreintes avec une telle candeur, une telle sincérité dans l’extase, qu’elle était la vertu en s’abandonnant au vice, pudeur embrasée, sainte jusque dans la nudité, s’offrant à l’amour comme on entre en religion. A un souffle d’imaginer disparaître en lui, se disperser dans ses pores, se surprenant à croire, les mains enfouies dans les cheveux de Jade, que c’est ici qu’ils avaient poussés, comme les feuilles d’un arbre sur les cinq branches graciles greffées à ses poignets.
Jade est un tyran. Il faut qu’il brise tout, c’est plus fort que lui. Blanche a moins souffert de sa défection que de la dégradation de son image. C’est la deuxième, qu’elle ne lui pardonne pas. Cruauté de l’idéalisme, qui pleure des certitudes noyées de chrysanthèmes, une illusion défunte, qui ne sait comment porter le deuil de ce qui n’existait pas. Blanche avait cette douceur exigeante qui ne se satisfait que du superlatif, pas dans une recherche effrénée du plus, mais dans une consécration de la souveraineté du parfaitement beau. Blanche sacrifierait dix ans pour un instant de grâce. Ce n’est pas avoir mal, qui lui fait peur, c’est la laideur de cette douleur, c’est l’inutilité profonde d’une angoisse sans fondement, basée sur du vide, de la fausse mémoire, un peu comme une enfant à qui l’on révèle sans préavis que le père noël, toutes ces années, n’avait été que son père affublé d’une barbe blanche. L’absent a dénaturé son ancienne présence, s’est brisé comme du verre, et il n’y avait rien d’autre, sous sa coquille faussement précieuse, que du toc, de l’imitation, de la paille, au mieux du plaqué or, un enchantement à court terme. Blanche blâme sa naïveté, la bêtise de son intelligence, la puissance de son aveuglement, la magnificence de son erreur, le rien qu’elle a paré de tout, et son estomac se languit de la noblesse de son amant plus que de son amant.
Blanche tremble, de réaliser qu’elle s’est encore enfuie. Elle ne sait que faire, entre ces deux hommes. Personne n’est vaillant, au réveil. Elle est toute prête à croire que Jade ne se joint à eux que pour la torturer. Qu’il cherche à vérifier qu’il a encore le pouvoir de l’écarteler. Qu’il serait heureux qu’elle se lève, incapable de soutenir ce trio musical, et quitte la pièce, signant ainsi sa complète reddition. Elle ne lui donnera pas ce plaisir. Elle force ses doigts à continuer leur course sur le clavier, et ils lui obéissent, parce que c’est elle qui décide. Mais, furieux de se voir condamnés à la soumission, ils y mettent une mauvaise volonté qu’elle ne corrige qu’avec peine, et sa concentration excessive alourdit la mélodie dans son envol, presse sur ses ailes comme un rouleau compresseur, l’assomme de rigidité. Elle essaye d’alléger son appui sur les touches, de cesser de les faire crier de douleur, mais ses doigts indisciplinés s’échappent dès qu’elle relâche leur emprise sur eux, profitent de son laxisme, la poussent à raffermir sa sévérité, s’exécutent sans passion. Jade a gagné. La vie est laide, jusque sur les partitions. |
|  | | | Tao Lyngheid C.A.M 
▌Né(e) le: 3 décembre ▌Pays d'origine: Norvège, République Tchèque ▌Statut:
 | Sujet: Re: Colchiques Ven 21 Mai - 23:51 | |
| La musique chante en dansant. Trébuche parfois, mais continue. Blanche doit être contente, il continue. Une noire avec un bras et une jambe de plus a poussé dans la tête de Tao. Elle piétine ses synapses sur le tempo en faisant briller les neurones qu'il lui reste. C'est-à-dire les neurones qu'il lui reste maintenant. Il en a temporairement noyé une petite poignée de milliards et brouillé quelques millions d'autres, mais son réseaux de neurotransmetteurs s'illuminera à nouveau dans un futur présent et lui révélera peut-être, une fois encore, la route à suivre pour arriver à cette supernova bleuté qui se cache au sud de sa tête, tapie au creux d'un nœud de substance blanche.
Il n'y a plus de chef d'orchestre, dans la tour de contrôle, mais le petit bonhomme « noire » s'invente inépuisable. Il se déhanchera aussi longtemps qu'il le faudra, jusqu'à ce qu'on l'assomme avec un soupir bien aiguisé. C'est un futé, il sait se motiver et s'imagine des blanches bien roulées en se faisant pousser une tige de plus. Pendant ce temps, les doigts, quelques étages plus bas, complètement dupes, pianotent tout bonnement, enjambent les touches, se tendent, se détendent, font le dos rond et plantent des clous sur les dalles de ce plancher mouvant. Ce sont des marteaux qui tapent sur des cordes de sons invisibles.
Bon et puis il y a Jade. Pas elle, mais lui. Monsieur Jade, monsieur Lapierre. Dur, précieux, et vert. Ça brille quand tu mets du soleil dessus, mais c'est quand même juste une pierre. Une vieille pierre. Tao s'en fera des boutons, pour sa chemise de Chinois. Et il deviendra un Chinois, plus tard, lorsqu'il n'aura plus qu'un faux-demi-petit-frère. Il mangera du riz, tout ça. Épousera une Chinoise, s'entraînera à lui faire des petits Chinois, et lui fera des petits Chinois, bien plus qu'il n'aura le droit. Il s'appellera Tao et élèvera des poulets. Non, c'est pour plaisanter. Tao sourit dans le coin de sa bouche, quand il entend cette troisième voix venir de derrière, rouler par la porte. C'est assez réjouissant, ce Jade qui apparaît sans qu'on doivent le chercher, sortir sa pioche et... piocher. Il n'est pas mineur, Tao. Du moins plus depuis quelques années (...). Tao sourit dans l'autre coin de sa bouche aussi. D'accord, d'accord Jade. Si bémol. Si bémol, si bémol. Il sort l'épée, attaque la mesure au moment où elle ne s'y attend pas. Jade est doué. Il est un vrai musicien et l'assume suffisamment pour ne pas devoir prétendre avoir oublié. Tao oublie. Souvent, le lendemain, après être tombé dans une bouteille et avoir vogué sur la musique avec Jade et quelques autres visages, il oublie. Non moi, j'sais pas jouer. Tu devais dormir. Oui. Mais d'ici demain, ses doigts – qui sont probablement somnambules – feignent du talent. Ils font les fiers pour la flûte. Ça fera un meilleur mensonge, un oubli plus beau. Presque une nostalgie, avec un peu de chance.
Une ombre est apparue dans le tableau, donc. Tao a le regard englué à ses doigts, qu'il voit sans vraiment voir, juste un port d'attache pour éviter de fermer les yeux, de perdre l'équilibre, de tomber, de ronfler. Mais cette ombre-là pourrait lui faire croire qu'elle est seule avec lui. La flûte s'immisce entre ses deux oreilles et lui charme la conscience. Jade est là. Tao est déjà un autre, depuis. Un autre moins pesant, plus simple. Mais on le retient ici. Blanche l'empêche de la faire disparaître. Il n'est plus certain d'avoir envie qu'elle soit si près, elle prend trop de place. Ce n'est pas censé devenir un portrait. Il n'a plus besoin d'elle, si Jade est là. Et elle n'a plus besoin de lui, elle a l'autre, qui doit l'attendre. Cet autre qui la garde peut-être de cette folie qui déborde d'elle. Tao s'accroche au piano, son dos ne flanche pas sous le poids de la naufragée qu'il traîne, au contraire, il se redresse, s'en insensibilise. Blanche n'est plus une sirène, elle est une méduse. Il a presque de la pitié, au bord des lèvres. Ses sourcils se froncent, il se concentre, c'est plus difficile. Qu'est-ce qu'elle raconte... Qu'est-ce qu'elle rit... Il n'y a rien de drôle. Rien. Et elle raconte n'importe quoi. Elle croit ses propres mensonges, c'est dangereux. Tao raconte des histoires, mais pas comme ça. Pas comme un fou. Blanche sonne faux, il l'avait déjà noté. Elle ne sonne pas comme un piano qui joue n'importe quoi, mais comme un piano malade. Faut l'accorder. Tao ne sait pas faire ça. Alors il essaie de ne pas l'entendre, ce piano-là. Il a le sien, et le chant de la flûte. Pourquoi s'acharner sur le clavier? Elle disait avoir oublié, qu'elle en profite, qu'elle oublie pour de vrai, une fois pour toutes et qu'elle écoute. Jade, Tao... Elle a les deux, qu'elle se fasse spectatrice silencieuse, qu'elle se laisse oublier et profite de sa transparence. Mais Blanche court derrière, s'accroche à ces Jade qu'elle hallucine. Mais il n'est pas Jade. Il veut qu'elle s'éloigne, qu'elle le regarde et qu'elle voit sa méprise. C'est malsain, d'avoir tant aimer. C'est contre-nature, typiquement humain, artificiel, de l'invention sentimentale, une de ces drogues dures et chimiques... Une des rares qu'il ose refuser. Pas besoin. Jamais autant qu'on le croit. Blanche doit être sevrée, elle est accro. Plus qu'il ne le croyait. Bien qu'il ne croyait pas grand chose, en fait. Elle était passée, puis partie. Il n'avait pas à se demander pourquoi, comment... La réponse devait être « Jade », de toute façon.
Ah et puis c'est trop sérieux, ces histoires. Il est pris dans un mauvais passage, un de ces passages longs et ennuyeux, un malaise qui prend trois-cent pages pour se résoudre. Des pages qu'il arracherait volontiers, s'il avait les mains libres. Il pourrait laisser ses mains là, sur les dents du piano, planter un pommier à sa place pour que Blanche s'y appuie, prendre le Jade par le col, le tirer pendant qu'il continue de souffler dans sa flûte, et sortir du cadre. Couper! Recommencer ailleurs. D'ici à ce qu'une pomme mûrisse et tombe sur la tête de Blanche, ils seraient déjà loin.
Tao cesse brusquement de jouer. En fixant ses doigts désormais immobiles, il entrouvre les lèvres et murmure, dans une indulgence usée.
- Arrête... Blanche.
Ta musique, tes mots... Ça donne presque la nausée, ce parfum de vésanie. Faut que t'arrêtes d'y croire, à ton malheur. Il passe une main dans la frange qui déborde sur son front, tourne la tête. Qu'elle voit à qui elle s'adresse. Ce n'est pas la peine de mentir. Le piano recrache les doigts de Tao sur ses jambes. Il n'en veut plus. On leur trouve mieux à faire. Serrer la main gauche de Blanche, comme pour la saisir, qu'elle ouvre les yeux, pour de vrai. La lâcher aussitôt que Tao se relève paresseusement en soupirant. Il se penche vers sa veste et ne l'attrape que le temps d'y trouver sa petite boîte cartonnée. Il la secoue un peu, puis en examine le contenu. Entre deux tubes blancs bien droits s'en trouve désormais un plus court et moins fier. Il s'en empare, range le paquet dans une poche de son jean. Tao découvre complètement une fenêtre de son rideau, s'assied sur le large rebord, un genou dressé, l'autre jambe qui pend dans le vide. Il porte le joint à sa bouche, aspire, et l'extrémité s'enflamme. La fumée reparaît. C'est con, c'est facile, se dit-il, songeant à tous ces sorts dont il arrive à peine à se souvenir. Aspire... expire. Puis il offre, bras tendu. Et souffle contre la fenêtre, injecte du brouillard au paysage. Ça va, maintenant. Ça s'embrouille juste assez. Tao laisse aller sa tête contre le cadre de pierre de son perchoir. Tape du pied dans le vide. Il n'a pas choisi de se retrouver entre eux, il n'a pas envie de prendre position, même s'il se doute qu'il l'a déjà fait, sans pourtant être en mesure de dire en quoi, et comment. Il a l'impression d'avoir marché sur de la porcelaine qui traînait par terre. Une poupée qu'il aurait échappée quand on l'aurait surpris à jouer avec. Tao imagine le soleil, caché derrière la colline, enfilant ses rayons de boxe afin de lui envoyer un overhand en pleine poire, tout à l'heure. Il a peut-être le temps d'oublier, d'ici là. Déjà la colline s'efface, sous le reflet de son visage. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien lui avoir trouver, la fille en sable... Il tâte les poches de son pantalon... Vides, si ce n'est de son carton. Elle a dû le lui laisser par pitié. |
|  | | | Jade Des Oraisons C.A.M 
▌Né(e) le: 21 novembre ▌Pays d'origine: Russie - Belgique ▌Statut: 7ème année
 | Sujet: Re: Colchiques Sam 7 Aoû - 23:15 | |
| « Fiévreux Devant l'aérogare Où nos baisers d'adieu Disaient ce n'est qu'un au revoir » Entrelacs de doigts fanés, peu importe au juste que la musique ait cessé, et que, non loin, l’odeur épicée – et engageante on ne peut le nier, dégagée par, tout juste, un fin papier et ce qu’il dissimule – l’essence de tout ça, sinon quoi, c’est insensé – vienne grigner de fragiles écorces nasales. La bête se tait. C’est un Steinway, on se fiche pas de la gueule des gens, à Swyn. Un beau piano que des doigts encrassés viennent de déshonorer gravement. Il n’est pas aisé, pour le bipède peu coutumier du fait, de mesurer le sensationnel que les pianistes – et leurs congénères, aux cordes de violoncelles, aux vibrations des anches de hautbois, aux soupirs même de l’accordéon – attribuent à leur ciel. Et par ciel, comprendre un univers, bien qu’égaré au creux des hommes de petite fortune, d’un fait insaisissable, et on le comprend, jalousement – voire férocement – dissimulé, gardé, voluptueusement affiché comme – et uniquement comme – sans voie d’accès d’autre que de baver de désir devant. L’égo des musiciens – des vrais – n’est plus à dépeindre, il a bien trop d’étendue. Mais la force qu’ils placent, qu’ils puisent, qu’ils égrènent dans les graves émotions d’un prélude, dans l’enchanteresque d’une symphonie, dans – et là, on frise la voluptueuse manière, cité plus haut, qu’ont ces énergumènes d’aimer à s’asseoir, proprement, sur l’envie du peuple, au sens musical – la grave attention du concerto, et toutes les études qu’on mène, parce que, que l’on soit partisan de l’écoute sensée, ou de la pureté technique, ou du laisser porter, reste à savoir appuyer sur les justes touches. En cela donc, difficile de mesurer le dégout qui peut éveiller les entrailles de l’être à la flute à l’écoute des disharmonies et des sottises pédantes de l’autre – quoiqu’elle ne fut pas forcément dans son tort, mais c’est ainsi – dame de porcelaine, crispée devant le piano. Un Steinway, Bordel. Ca ne mérite pas ça. Et au moins de se tenir droite à son abord. Il y a une valeur respectueuse que tu ignores, marionnettes, tu devrais t’en mordre les doigts. Chacune des phalanges, l’une après l’autre. La main, la paume, le poignet. Jusqu’où tu veux. Ce qu’il reste de tes poignets, vrais. Je n’en ai pas souvenir d’aussi maigres. Peu importe. L’effluve vicieuse caresse, se délie, implorante dans l’envahissement des capteurs, des narines aux lèvres, à la langue, aux yeux aussi, au nez desquels la fumée se charge de ricaner en picorant allègrement. Monsieur Lapierre admet ce qui ne manquera pas d’arriver et se tient tranquille, soufflant avec une nouvelle légèreté dans le tube d’argent poli. Le son rond et flou de l’instrument suit des trilles aigües, presque incertain – mais tout cela, uniquement par la volonté de l’homme qui câline, non sans sensualité, l’instrument. Et puis la tentation s’avive, par la volonté d’une espère de tramontane très légère, avec sa fraicheur nordique, mais désarmée de sa violence par le positionnement des bâtiments, qui lui dissimulent habilement les fenêtres de la pièce aux sons. En atténuant vaguement artistiquement le son – c'est-à-dire, de manière progressive avec une insistance visant à suggérer un fort sentimentaliste – il clôt le morceau, agita concentriquement l’extrémité de la flute, en une arabesque futile et raffinée. Le silence n’est pas sans un certain pesant, quoiqu’il ne gênât pas le musicien. On notera aussi par là que celui-ci ne semble pas faire réellement partie de cette caste des adorateurs des méandres pianistiques et dérivées. L’un de ceux-ci n’aurait certainement pas daigné clore une pièce de cette manière. Mais, à votre garde, ne soyez pas trompé. Il a pour la musique une grande estime, qui n’a pour aucun autre objet d’égal. Il est des hommes à penser qui clament – à tort, à raison, qu’importe – que les notes musicales encadrent le silence, et que c’est là l’unique raison de la musique. Jade pourrait en être, s’il prenait le temps d’y songer. Mais il aurait été bien en peine, là, les yeux courants, discrets, sur la poupée devant le Steinway, comme une figurine sur les boites à musiques que sa sœur aimait à collectionner, en son jeune âge, de s’interroger sur le lieu d’existence de la musique. Elle avait la tête basse et des traits éteints que Jade ne lui connaissait guère. Mais c’était ainsi depuis sa grossesse, aussi, cela n’avait rien de surprenant. Quel aspect pouvait avoir le rejeton de pareille alliance ? L’héritier Des Oraisons ne savait être de mauvaise foi, et, connaissant les traits de Morgan, il ne doutait pas qu’associés à ceux de Blanche, qui n’avaient pour lui plus de secret, ils ne pouvaient donner qu’un poupon admirable. Vague homélie alors que ses yeux effleuraient vaillamment la courbe des épaules délicates, et se laissaient glisser sur la nuque grêle. Il posa le tube percé avec une délicatesse qui ne lui était pas incongrue, et tira d’une poche de ses pantalons, dans un geste presqu’inscrit dans ses muscles, un geste invisible et incontrôlé tant il lui était naturel, un paquet de Dunhill tout juste entamé. Quand il plia le coude pour ramener à lui le paquet, il eut un moment d’hésitation. Il n’était pas dans ses habitudes de se laisser aller à fumer dans cette pièce au confinement particulier, et à l’ambiance déjà privée de temps. Il avait même tendance à priver ceux qui s’en permettaient de leur loisir, par une remarque acerbe qui leur ôtait toute envie. Et là, par un réflexe impromptu, il se trouvait dans cette position étrange qui ne manqua pas de le mettre mal à l’aise. Il savait sans mal à qui attribuer l’incohérence de son geste. Et c’était douloureux de l’avouer, et il restait perdu, pantelant, entre deux secondes, à vide, à ne savoir que serait son prochain geste. Et puis, comme il lui était impossible d’avouer – quoique ce ne fut pas flagrant, évidemment – ce qui le paralysait, il termina son geste, et ses lèvres vinrent pincer le tube de papier blanc, alors qu’il allumait consciencieusement l’autre extrémité, sans frémir. Il lui était pourtant impossible de se nourrir d’effluves ici, alors qu’il sacralisait d’ordinaire – et à outrance – cet environnement calfeutré où les sons claquaient sur les tentures pour éclater et ravir les oreilles – si, bien sur, les maîtres des instruments avaient un quelconque mérite. Toutes les secondes alors lâchement égrenées lui revinrent, avec une interprétation nouvelle, insoupçonnée, même, si l’on put dire ainsi. « Et, glabres instants, où s’être envolés ainsi ? Un corps, là, le mien, m’apparaît-il. Toute une genèse cascade, désordonnée, devant mes prunelles lasses, la passé se conjugue sans avenir, je ne suis pas sans bientôt trépasser. Tu t’étioles sans précieux, sans joliesses autres que les insanités que les affres de ton corps clament sans relâche. Tu anones sans cohérence, je trébuche sur tes erreurs de langage, me relève et me blesse, n’ait de cesse de ne succomber que plus tard, lorsque l’astre diurne aura fait rougir les monts déchirés. Je m’écroule en ton sein, je broie ce que tu as encore de prestance, glauque décadence que celle que tu ne manques pas d’inspirer, par tant de pâleur et de mépris. Choit sans ciller, qui sait, peut-être pourras-tu prétendre à cet honneur que tu souillas sans gêne. Eut-il fallu que tu laisse reposer ton oreille sur mon sein que tu ne l’aurais pas refusé. Pantin, délies-toi, délites-toi, et que … » Chaque mot se trouvait sagement inscrit, tout à la fois dans un livre dissimulé parmi des jouets d’enfants dans une maison échouée en Sibérie, mais également dans la mémoire tranquille d’un jeune homme – qui, notez-le, fumait dans une salle qu’il affectionnait pourtant au point de se priver ordinairement de ce doux vice en ce lieu. C’est que le monde ne daigne plus tourner rond. Alors il tourne carré, triangle, et personne ne s’en affole, parce qu’ici rien ne daigne s’inscrire dans une saine logique. Il suivit les contours de la pièce, dans l’ambition honteuse de se remettre en tête la raison de ses pérégrinations ici, en lieu et place de la prose qui venait de défiler, vivement, dans son esprit brumeux. « Je venais juste chercher ceci, je vous quitte, j’ai choses à traiter »D’un pas insolent, mais d’un éther tapageur, souple et charmant - cela va sans dire – il regagna la porte, et, avant de s’éclipser, juste avant le millième de seconde qui lui servit à dériver – lâche – vers la chevelure de Blanche, il s’adressa à Tao. « Nous allons au Lys Blanc, ce soir, s’il te prenait l’envie de nous accompagner. Ait une agréable journée »Fantome, fébrile, tu te défiles. « Ainsi ma chère vous n'auriez plus à prendre ombrage D'avoir à subir tous mes outrages Le corps et l'âme en décalage » |
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