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 Face au miroir, il faut savoir briser la glace

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MessageSujet: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Ven 4 Juin - 0:35

°L’homme pointa sa baguette et marmonna une incantation avant qu’un mince filet d’énergie ne commence à s’échapper du corps de l’enfant terrifié qui se trouvait à ses pieds.
Cet enfant paralysé par la peur, sans baguette et incapable de lutter contre l’abominable sortilège, Nathaniel ressentait avec précision son désespoir et la souffrance qui l’envahissait. Il était comme prisonnier de ce corps, privé de toute chance de s’en sortir face à cet horrible sorcier qui le vidait peu à peu de toute vitalité. Il sentait l'ombre de la mort se poser lentement sur lui alors que le vieil homme semblait au contraire plus vigoureux à chaque seconde…°

Réveil. Retour brutal à la réalité, ce n’était qu’un rêve. Un cauchemar plutôt, ce cauchemar qu’il faisait trop souvent depuis ce jour où il avait perdu une part fondamentale de son être.
Secouant la tête, il se résigna à se lever. Sachant parfaitement qu’il ne pourrait retrouver le sommeil, il enfila son peignoir et sortit du dortoir.
Se laissant emmener par ses pas, son errance à travers l’université finit par le conduire face à la fameuse Salle à Revers. Cette salle qu’il connaissait depuis quatre ans et qu’il n’avait visitée qu’une seule fois, ne restant que brièvement à l’intérieur à cause du dégoût profond qu’elle lui avait inspiré.
Non, la salle en elle-même n’y était pour rien, c’était le miroir maudit qui y trônait, création perverse d’un mage certainement dément, qui le dérangeait.
Pourtant, comme un papillon attiré par une flamme, il poussa la porte et entra, se dirigeant vers l’objet de son aversion pour entendre encore une fois sa proposition malsaine.

Comme la première fois, son image apparut lentement dans le miroir, cette fausse image, qui ne le représentait pas lui, mais celui qu’il aurait dû être.
Le même Nathaniel se tenait face à lui, si ce n’était une différence de taille : sa vitalité resplendissante, sa vigueur, il respirait la santé comme personne et se tenait fièrement, dépassant celui qui s’y reflétait de quelques centimètres.
Son regard aussi, il reflétait un bonheur sans nom au lieu de la tristesse perpétuelle qui restait comme incrustée dans les yeux du vrai Nathaniel.


- Mon prix est resté le même, Nathaniel, et il ne changera pas

Cette voix, cassante comme le verre brisé, cette voix était celle de son reflet. Ou plutôt celle que le miroir maudit utilisait pour s’exprimer à travers son reflet déformé.
Nathaniel répliqua avec une froideur qui lui était peu commune :


- Ce prix est trop élevé. Rien ne mérite que j’y abandonne ma magie.

- Comme tu voudras…

L’image s’effaça lentement et le miroir reprit sa teinte grisâtre tandis que le jeune homme se laissait choir sur le sol dur et froid de la pièce.
Uniquement éclairé par l’éclat de la lune, il se laissa aller à verser une larme dans la pénombre, bientôt suivie par une autre et encore une autre…


*J’ai été stupide de venir, comme si ce maudit miroir pouvait arranger les choses…*

La souffrance, l’amertume, la peine, tout cela l’envahit d’un coup et il s’y abandonna un instant, pensant être seul au milieu d’une pièce sombre bien loin de ces dortoirs surpeuplés dans lesquels les étudiants dormaient désormais.

Ce jour-là, le jour où sa vie avait basculé, il aurait mieux valu qu’il meure. Mais Lionel avait d’autres projets pour son fils qu’une mort prématurée, il voulait qu’il vive et perpétue la lignée. Homme stupide, il n’avait jamais rien compris, son manque d’intelligence avait toujours été sa faiblesse. Autrefois en sauvant son fils de la mort et aujourd’hui alors qu’il croyait avoir les choses en mains et n’était qu’un pantin que d’autres, plus malins que lui, comptaient utiliser pour contrôler le ministère dans l’ombre.

Cependant, il n’eut guère le loisir de s’étendre, en effet, un bruit venait de se faire entendre.
Un bruit qui signifiait clairement qu’il n’était pas seul dans cette pièce sombre au beau milieu de la nuit. Connaissant sa chance, l’intrus avait certainement été présent depuis le début de sa brève conversation avec le miroir. Ce qui voulait également dire qu’il ou elle avait assisté au moment pathétique et humiliant où il avait versées ces quelques larmes. Il y avait des jours comme ça où il aurait bien aimé avaler un grand bol de felix felicis en se levant le matin.
Soupirant, il se remit debout, toujours dos à l’entrée et essuya le plus discrètement possible les traces de ses larmes.
Lionel lui avait toujours dit que les garçons ne pleuraient pas, encore une preuve de stupidité, même s’il était vrai que cela n’était pas forcément bien vu.
Chassant ses pensées concernant son père et tentant de reprendre contenance, il se retourna lentement.
Et quelle ne fut pas sa surprise de constater que la silhouette qui lui faisait face appartenait à la dernière personne qu’il aurait voulu croiser ce soir là…


- Mélite d’Orcy…

*Ce n'est définitivement pas mon jour de chance, on dirait.*

Il resta un instant muet, cherchant à trouver quel genre de conduite il devait adopter face à elle. Se décidant finalement pour une neutralité absolue, il lui demanda d’un ton très calme et apparemment dépourvu d’émotions :

- Tu es là depuis longtemps ?

Un « non, je viens juste d’arriver », aurait réellement illuminé sa nuit, ou disait-on « enténébré » dans de telles circonstances ? La question avait le mérite d’être posée, mais pour l’heure il était déjà suffisamment occupé à tenter de ne pas céder aux chaos d’émotions (aussi bien positives que négatives) que lui inspirait la vue de la jeune femme.
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Mélite d'Orcy
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MessageSujet: Re: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Ven 4 Juin - 20:33

La pluie battait contre les vitres avec une effrayante régularité, comme les coups d’une horloge savent raisonner au creux des êtres qu’ils torturent de leur inlassable mécanisme. Les paupières closes, la tête reposant sur son bras, Mélite n’émettait pas, pourtant, la respiration doucement rythmée qui unissait la presque totalité du dortoir en un groupe solidaire et en parfaite symbiose. Et pour cause, elle ne dormait pas. Elle avait fermement décidé, depuis son récent retour, de ne pas reprendre le cercle vicieux entamé quelques mois auparavant, et d’oublier la Salle à Revers, ainsi que tout ce qui s’y rattachait. En rejoignant la France, presque certaine de ne plus jamais fouler le sol de l’université, elle avait pensé qu’il lui serait facile de tirer un trait sur son attirance malsaine pour une pièce qui ne saurait que lui être néfaste. Elle s’était lourdement trompée. Durant les quatre semaines passées au manoir, la Salle à Revers n’avait pas quitté ses pensées, la poursuivant jusque dans le secret de ses nuits, et, à présent qu’elle reposait, à nouveau, dans les replis d’un lit à baldaquin dupliqué par dizaines, elle y pensait plus fortement encore.

Dès la première seconde où elle avait reposé les yeux sur les murs familiers du hall d’entrée, alors qu’elle intimait sèchement à un elfe de maison de monter ses valises, elle s’était surprise à n’éprouver qu’une envie, s’y précipiter. Se morigénant sévèrement, elle n’avait pas cédé à la tentation, consciente qu’elle ne pouvait plus se permettre ce lent mais réel glissement vers la perte de contrôle. Avant son départ, fréquentant assidument le lieu, elle avait été parfois effrayée à l’idée de perdre l’esprit. Elle s’était même demandé si elle ne l’avait pas déjà perdu, à plusieurs reprises, momentanément, quand, les yeux vides, elle restait assise, immobile, et s’apercevait, en sortant de sa transe, qu’il était tard, beaucoup plus tard qu’elle ne l’aurait pensé. Ses visites au miroir se faisaient de plus en plus longues, leur absurdité empiétait sur son esprit cartésien, et sa crainte de l’artefact commençait à s’étendre à toutes les surfaces réfléchissantes. Même les miroirs fêlés et crasseux des salles de bain communes lui rappelaient le seigneur des miroirs. De là à dire qu’elle frisait la démence, il y avait une marge conséquente, mais, tout de même, elle ne pouvait se défendre de promenades mentales dans les biographies des précédentes détentrices du don de vision eye’s. Une sur deux, en moyenne, était bel et bien devenue folle. Annabelle d’Orcy, cinq générations avant Héloïse, avait fêté ses vingt-quatre ans derrière les barreaux d’un hôpital privé. La jeune femme, après deux ans d’égarements spirituels de plus en plus fréquents, avait achevé son parcours par l’incapacité totale et définitive de tenir un discours cohérent. Et, jusqu’à sa mort précoce, n’avait plus disposé que de deux ou trois phrases récurrentes, dont changer l’ordre était son seul loisir, à propos d’un homme terrifiant que personne n’avait jamais réussi à identifier, en admettant qu’il n’ait pas été directement issu de son imagination.

Mélite n’avait jamais douté des possibilités immenses de son cerveau. Elle se croyait capable de vaincre un don dont elle ne voulait pas, et tout autant de briser la chaîne perverse qui la liait à la Salle à Revers. Mais, ce soir, elle ne l’était pas, et ne tarda pas à s’en rendre compte. Elle ouvrit les yeux, et, écartant légèrement les tentures de son lit, constata, devant l’absence du moindre frémissement, que le dortoir était plongé dans un sommeil si profond qu’il semblait que la terre se fût arrêtée de tourner pour elle. Nul ne la verrait sortir. Elle s’efforçait encore de croire qu’elle ne bougerait pas, et pourtant, s’asseyait déjà, déposait ses pieds dans leurs petits chaussons de satin, recouvrait sa longue chemise de nuit d’un châle soyeux et sombre. Tendant la main vers sa table de chevet, elle s’empara de quelques épingles, les piqua dans sa chevelure noire, de manière à lui interdire de venir s’ébattre sur son front. Un instant plus tard, elle refermait la porte derrière elle, et s’aventurait dans les couloirs, les veines parcourues d’un frisson d’excitation encore inédit chez cette reine des glaces. Une fois devant la porte de la Salle à Revers, une angoisse brève et foudroyante la saisit à l’estomac, la forçant à s’interrompre, et à reprendre une respiration dont elle n’avait pas réalisé la soudaine disparition. Elle tourna la poignée presque aussi religieusement que si elle allait se confesser. Il lui semblait désormais clair comme de l’eau de roche que l’attaque de l’Ordre de l’Ourobouros, et les bouleversements qui l’avaient accompagnée, n’étaient que la punition méritée de son impardonnable faiblesse. Depuis qu’elle devait la survie de sa réputation, quoique bien entachée, à Elias Jensen, elle se maudissait chaque jour de n’avoir pas su prévenir ce qui, pourtant, n’appartenait pas au domaine du contrôlable. La discrétion surprenante du jeune homme n’avait suffi qu’à lui infliger une dette envers lui, et n’avait pas pu enrayer les rumeurs qui persisteraient probablement jusqu’à ce qu’elle ait quitté l’université.

Elle était loin de se douter que la Salle à Revers, cette fois, ne serait pas vide, et qu’un autre inconscient aurait eu la même idée qu’elle. En entrant dans la pièce, d’un pas silencieux, presque coupable, elle reconnut Nathaniel Blake, et étouffa une exclamation de surprise. Dire qu’elle s’était bien entendue avec lui pourrait paraître excessif, s’agissant de Mélite d’Orcy, mais il convient tout de même de préciser qu’elle avait eu l’occasion d’apprécier relativement sa conversation. Il faut dire que les étudiants dont Mélite consentait à souffrir la présence se comptaient sur les doigts d’une main, et encore, une main amputée d’un certain nombre de phalanges. Devant l’extrême rareté, pour ne pas dire l’inexistence, des possibilités de converser de façon civilisée, elle avait daigné accorder un commencement d’estime à Nathaniel Blake. Accord tacite qu’il avait brisé en se permettant l’audace de lui écrire une lettre d’amour, bien heureusement respectueuse et joliment tournée, mais qui n’en restait pas moins une lettre d’amour. Qu’il y ait prétendu ne nourrir aucun espoir n’excusait pas cette liberté, d’autant plus que Mélite savait pertinemment qu’on n’adressait jamais de telles missives sans entretenir, consciemment ou non, le désir d’obtenir une réponse. Après quelques tergiversations, elle lui avait renvoyé sa lettre, l’accompagnant d’un billet lui signifiant que les convenances lui interdiraient, dorénavant, de poursuivre leur début d’intimité cérébrale. L’idée qu’il pût en souffrir ne la tourmentait en aucune façon, d’autant plus qu’elle y avait à peine songé. Le monde des sentiments et de leurs conséquences continuait de lui demeurer obstinément fermé, et, si elle admettait le plus aisément du monde mériter tous les intérêts qu’on lui manifestait, elle s’en révélait plus ennuyée que flattée. Elle regrettait la fin de discussions stimulantes, et le blâmait de l’en priver.

Pour l’heure, Nathaniel semblait fortement perturbé, et les larmes qu’elle distingua sur ses joues ne purent manquer de la renvoyer à son propre premier contact avec le miroir, ce jour où Elias Jensen, dont elle ne connaissait pas encore le nom, l’avait surprise, en sanglots, incapable de dominer le surplus d’émotions qui s’était emparé d’elle sans prévenir. Si elle ne supportait pas le moindre instant de faiblesse chez elle, la vue des défaillances des autres lui était particulièrement pénible. Aussi, tout en comprenant mieux que personne le trouble dans lequel devait se trouver Nathaniel, elle était mécontente de s’y trouver confrontée. Ajouté à sa légendaire bonne éducation, qui lui intimait de signaler sa présence, son déplaisir la poussa à faire un pas de plus, trahissant ainsi son apparition impromptue. Rassemblant ses esprits, il s’adressa à elle. Elle prit le parti de lui faire comprendre directement qu’elle n’était pas disposée à s’apitoyer, et répondit, sarcastique :


- Bien, tu te souviens de mon nom. J’en déduis que ton apparent désespoir n’a pas encore affligé ta santé mentale.

Elle évita soigneusement de regarder le miroir, braquant le bleu profond de ses prunelles sur Nathaniel, se souciant peu de le mettre mal à l’aise, presque réconfortée à l’idée que ce n’était pas elle, cette fois, la victime des farces du destin. Intriguée, malgré elle, par la scène dont elle n’avait surpris que la fin, elle s’interrogeait, tout en sachant que, non seulement l’explication ne la regardait pas, mais qu’en plus, elle n’était pas censée éprouver l’envie d’en découvrir davantage. Nathaniel ne semblant aucunement décidé, ou en état, de rompre à nouveau le silence, elle ajouta :

- Tu ne devrais pas t’adresser au miroir. C’est l’objet le plus répugnant qu’il m’ait été donné de voir.

Il devait déjà le savoir, à en juger par son visage défait, à peine recoloré par sa surprise de la découvrir à ses côtés. Une fois de plus, elle se retrouvait ébahie par la puissance incompréhensible de ce miroir détesté, qui l’attirait aussi irrésistiblement qu’un aimant, et qu’elle ne regardait jamais que de biais, elle qui n’aurait pas baissé les yeux sous la torture. Elle songea qu’il était étrange de la part des directeurs de l’université de le conserver à leur disposition. Comme s’ils le faisaient exprès, pour les mettre à l’épreuve, ou les projeter en face de leurs dilemmes les plus enfouis. Et elle se tint plus droite que jamais, toute la splendeur de son éternel orgueil en paravent, contre vents et marées, la distanciant du reste du monde.
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MessageSujet: Re: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Lun 7 Juin - 1:41

Qu’on le découvre dans un moment comme celui-ci l’irritait profondément. Le fait qu’on le découvre n’était pas le pire. Non, le pire était sa négligence. Comment avait-il pu se laisser aller à son désespoir dans une salle dont la porte était grande ouverte ?
C’était indigne de lui, il aurait dû le prévoir. Il allait finir par croire qu’il perdait réellement l’esprit, depuis un moment, il accumulait les erreurs. C’était intolérable.
Sa peine sembla s’évanouir d’un seul coup, remplacée par un profond dégout pour ses actes.
Et lorsque son intruse riva son regard sur lui, il ne baissa pas les yeux, se contentant de le soutenir tout en énonçant d’une voix toujours aussi neutre :


- Quoi que tu aies vu, oublie-le. Ce qui s’est passé dans cette pièce était ma dernière erreur.

Il avait commis deux erreurs en réalité, la première avait été de se montrer négligent, la seconde de s’apitoyer sur son sort. Le manque qu’il avait voulu combler faisait bien trop partie de lui pour qu’il s’en débarrasse. Si sa vie avait été facile, il se serait certainement complu dans la médiocrité, alors qu’en luttant chaque jour contre cette faiblesse qui l’affligeait, il avait réussi à devenir ce qu’il était aujourd’hui.
Pas étonnant qu’il ait trouvé l’image renvoyée par le miroir pathétique, ce n’était plus lui, ce ne serait jamais lui. Trop de chemin avait été parcouru depuis. Il se redressa, la flamme de la détermination brillait à nouveau dans son regard et lorsqu’il reprit la parole, ce fut sur un ton plus dur, plus affirmé :


- Tu as raison concernant ce miroir. C’est bel et bien un objet répugnant. Rempli de faux espoirs, mais ne possédant aucun pouvoir réel sur ceux qui n’éprouvent aucun regret.

La décision était prise, plus jamais ce miroir ne viendrait le tenter avec de vaines promesses, il ne voulait plus de ce que l'artefact avait à lui proposer et de fait, lui retirait tout pouvoir sur sa personne.
Nathaniel avait un peu de mal à réaliser qu’en quelques minutes, il avait accepté une vérité qui s’était refusée à lui pendant presque quatorze ans. Encore moins que cela était en partie dû à la présence de la jeune femme dans cette pièce à cet instant. D’ailleurs, maintenant qu’il y pensait, que faisait-elle ici en pleine nuit ? Il n'y avait pas pensé en premier lieu, trop occupé à s'apitoyer sur son sort, mais sa clarté d'esprit retrouvée, il fallait bien avouer que cela avait quelque chose d'étrange. Légèrement intrigué par ce qui avait pu amener la Cinnacrow dans cette maudite pièce, il demanda :


- Si ce miroir te répugne autant, que fais-tu donc ici ?

Oh, elle ne répondrait pas franchement. Pour cela il aurait fallu qu’elle lui accorde sa confiance. Et elle n’était pas facile à obtenir, encore moins après l’incident qui avait mis encore plus de distance entre eux.
Cette lettre dans laquelle il avouait éprouver un certain intérêt à son égard, principalement pour qu’elle cesse de le harceler à ce sujet.
Tout ce qu’il avait espéré en écrivant cette missive, c’était qu’elle serait satisfaite de recevoir la réponse qu’elle désirait et qu’ils puissent poursuivre leurs conversations sur un sujet un peu plus intéressant.
Malheureusement, elle s’était aussitôt renfermée, il se souvenait encore d’une des phrases qui composait sa réponse : « Écrit-on de telles missives à une honnête femme ? ».
Prétendre à l’honnêteté était vraiment osé de sa part et invoquer les règles de la bienséance juste après l’avait été encore plus. Ainsi la bienséance autorisait qu’on insiste sur le fait que notre interlocuteur éprouve un intérêt à notre égard jusqu’à ce qu’il cède par ennui ? Mais pas que ce même interlocuteur finisse par avouer un tel intérêt histoire d’avoir la paix ?
D’ailleurs, l’exaspération avait-elle été la seule raison qui ait poussé Nathaniel à admettre un intérêt à l’égard de la jeune femme ? Ou y-avait-il une part de vérité dans tout cela ?
Il préférait éviter ce genre de pensée troublante pour le moment, lorsqu’il aurait un moment, peut-être prendrait-il le temps d’y réfléchir.
Dans l’immédiat, il y avait des choses plus essentielles. Il s’ennuyait depuis que leurs conversations avaient cessé, remédier à cela était sa priorité.
Et comme il y avait apparemment un semblant de communication entre eux pour l’instant, autant faire en sorte que ça dure. Il donna un coup de baguette en direction de la porte de la salle et celle-ci se referma derrière la jeune femme. Jugeant que sa réaction pouvait être mal perçue, il s’expliqua :


- Je ne tiens pas à ce qu’un autre intrus vienne nous déranger, nous trouver tous deux dans la même pièce à une heure aussi tardive pourrait amener à des rumeurs malvenues. Tu restes évidemment libre de partir quand tu le voudras, cette porte n’est pas verrouillée. Et je ne vois aucune raison de te forcer à rester dans la même pièce que moi si cela te dérange. Néanmoins, puisque tu daignes m’adresser la parole et qu’il semble que nous souffrions tous deux d’insomnies, pourquoi ne pas en profiter pour converser un peu ?

C’était un geste de sa part, pour rétablir le dialogue. A elle de voir, ensuite, si elle acceptait ou refusait la proposition. Puisque ce miroir ne valait plus rien pour lui et ne semblait pas valoir beaucoup plus pour elle, autant faire quelque chose pour tromper l'ennui, le temps de retrouver le sommeil.
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Mélite d'Orcy
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MessageSujet: Re: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Lun 7 Juin - 22:09

A s’étonner de le trouver là, elle en avait presque oublié que sa propre présence était tout aussi incongrue. Elle plongea dans les méandres d’un esprit apparemment peu coopératif, et constata que la Salle à Revers semblait dotée du pouvoir d’annihiler une bonne partie de ses mécanismes de défense. C’en devenait risible, mais elle n’éprouvait pas le moindre commencement d’une envie de rire. Pourtant, elle avait tranché, tourné le dos à la route accidentée que Jensen, guidé par le miroir, s’était efforcé de parer de merveilles menteuses et rampantes, emprunté la voie royale, en or franc et massif. Elle avait délaissé des doutes qu’elle ne soupçonnait qu’à peine, et s’était fiancée. Les relents d’autres rêves, d’espérances puériles d’une indépendance aux contours indéfinis, à l’attrait trompeur, qui flattaient son intelligence, pourtant leur plus grande ennemie, puisqu’elle réfléchissait trop pour n’en pas discerner les pièges, s’effaçaient, devaient s’effacer, devant la belle réalité destinant Mélite d’Orcy à trôner, gloire de sa race, sur des myriades de trésors tangibles et indéniables. Elle affermit sa voix, ou crut l’affermir, se justifia :

- J’ai perdu une boucle d’oreille. Ce n’est pas très grave, mais elles me viennent de ma mère, et j’y tiens énormément.

Romane, efficace jusque dans la mort, toujours prête, de son superbe tombeau, bravant le silence de sa noble sépulture, à venir en aide à sa fille unique. C’était elle, déjà, qui, se matérialisant dans chaque miroir, chaque miroir honnête et ordinaire, superposant ses yeux bleus aux semblables océans de Mélite, sa peau blanche et pure au teint lisse et neigeux, ses cheveux sombres à l’encre opaque et soyeuse entourant l’ovale parfait et identique, lui indiquait la marche à suivre, si elle souhaitait hériter de ses réussites au même titre que de sa beauté. Mais Romane avait quitté une enfant de cinq ans, lui léguant des codes, assurée qu’elle saurait les manier, et Mélite savait les manier, aussi bien que sa mère, y ajoutant une touche de répugnance niée jusqu’à l’aveuglement. Elle avait si peu connu sa mère qu’elle en gardait une image déifiée, dépourvue d’affection, heureuse de lui être comparée, puisque tout le monde s’accordait à magnifier sa mémoire, une loyauté de principe plus qu’émotionnelle. Elle idolâtrait une statue, dont elle était la copie presque conforme, à l’exception d’un détail, de la petite fissure qui fragilisait l’édifice, de ce qui, pensait son entourage, ferait d’elle le tableau de maître, quand Romane n’avait été qu’une ébauche de qualité. Ce don de vision eye’s, que Romane, la première, avait célébré à sa juste valeur, loin d’imaginer, ou refusant d’imaginer, que leur petit miracle, leur eau bénite, leur triomphe à venir, serait le point d’orgue du démantèlement méthodique de l’âme fière de sa fille. Elle n’en aurait probablement pas tenu compte. Elle possédait au suprême degré l’art de privilégier les traditions et les idéaux aux individus, et Mélite, qui l’imitait, sur ce point, exagérément bien, n’aurait pas songé à l’en blâmer. D’ailleurs, la faiblesse occasionnelle d’Armand, due à l’amour inconditionnel qu’il avait déplacé de sa femme à sa fille, aurait sans doute été pointée du doigt avec réprobation par Romane. Les femmes, chez les d’Orcy, alliaient intransigeance et fermeté.

Mélite avait passé l’essentiel de sa vie à combattre, et surtout, à ne pas en donner l’impression. C’est toute la difficulté, d’ailleurs, de l’existence des jeunes filles de son espèce. Surveiller, au quotidien, le moindre de ses gestes, tout en laissant croire que chacun de ces gestes est instinctif et naturel. Le piège, c’était qu’ils en devenaient naturels, à tel point qu’elle aurait été incapable d’en modifier un seul. Elle se souvenait à peine de sa mère, et elle-même aurait eu bien du mal à réaliser combien, pourtant, l’influence de Romane avait été décisive. Armand s’était contenté de reprendre le flambeau, et n’avait fait qu’aggraver le fossé déjà conséquent entre la fillette et le monde. Car Romane, du moins, était une femme. Un bloc de glace, peut-être, mais une femme, qui, malgré une nature plus sévère encore que son mari, savait ce que c’était que d’être liée à un homme qui ne possèderait jamais que son corps et sa bonne volonté. Du reste, Romane avait été heureuse, autant qu’on puisse l’être quand on dédaigne le bonheur, et certainement davantage que sa fille unique.

A dire vrai, si l’on avait interrogé Mélite, elle aurait probablement répondu qu’elle s’estimait parfaitement heureuse. Et elle n’aurait menti qu’à moitié. La réponse s’imposait. Elle avait tout pour être heureuse, donc elle l’était. Il aurait été inadmissible qu’elle ne le soit pas. Fort heureusement pour elle, partant de ce principe, on ne songeait jamais à le lui demander. Tout au long de son enfance, on lui avait posé bien des questions. Était-elle satisfaite de son nouveau piano ? Pensait-elle son nouveau professeur compétent ? Avait-elle envie de changer sa garde-robe ? Souhaitait-elle faire renouveler la tapisserie de sa chambre ? Mais pas celle-là. Armand aurait dit, avec une parfaite sincérité, que rien n’importait davantage que le bonheur de sa fille. Il ne lui refusait rien, et ne lui aurait rien refusé, eût-elle été dix fois plus exigeante. Seulement, il n’avait ni l’envie, ni le pouvoir, de lui accorder la seule chose qu’elle désirait réellement. Et il y avait de nombreuses années qu’elle ne parlait plus de cette chose.

Des années qu’elle n’en parlait plus. Des années qu’elle s’exerçait à ne pas les écouter, eux, quand ils en parlaient. Tout comme elle s’efforçait de ne rien voir, pendant ses visions, elle mettait une énergie désespérée à ne rien entendre qui puisse les lui rappeler. Dressant toute sa volonté contre sa propre nature, qui la poussait, au quotidien, à associer pensées et agissements au moindre instant qu’elle passait éveillée, elle contraignait son esprit, partie la plus mobile de son corps, à une absolue passivité. Se murant dans un silence faussement attentif, elle barricadait jusqu’à la dernière cellule de son cerveau, et s’interdisait tout relâchement de concentration, de manière à ce que pas un mot, déposé sournoisement dans son conduit auditif, ne parvienne à se frayer un passage vers un centre nerveux qui aurait la mauvaise idée de l’analyser. Son père et ses oncles ne le remarquaient pas, ou feignaient de ne pas le remarquer, ce qui revenait au même. Elle les avait informé sans douceur, enfant, quand le poids de l’éducation n’avait pas encore annihilé entièrement ses velléités de rébellion, de son désir, de son besoin, même, d’étouffer cette particularité dont l’avait affligée l’hérédité. On n’avait pas jugé bon de le prendre en compte. Alors, à présent, non, elle n’en parlait plus. Elle se contentait d’ajouter, laconique, quelques lignes à propos de ses séances avec Dâlan O’Connelly au bas des lettres qu’elle envoyait à son père. Moyennant quoi on s’accordait tacitement à ne plus l’assommer de questions.

La curiosité intellectuelle de Mélite était, paradoxalement, sa plus grande source de risques. Un don précieux, mais un cheval de Troie. Si elle avait eu l’esprit moins développé, elle aurait traversé la vie de manière plus confortable. Il est si facile de se passer de ce qu’on ne peut imaginer. Il est si facile de prendre les compliments pour argent comptant, sans jamais envisager l’ampleur de ce qu’ils dissimulent. « Nous recevons Adeline de Mercourt, demain. Cette femme est assommante, et sa fille, une petite oie. Je crains que tu ne t’ennuies abominablement, ma chérie. Je suis heureux que tu leur sois cent fois supérieure. Ton éducation fait ma fierté. » Mélite traduisait instantanément. Tu seras exemplaire, demain. Tu te chargeras de la conversation, et tu feindras d’ignorer leur bêtise. Nous ne pouvons pas nous permettre de nous brouiller avec elles. Et elle s’exécutait. Elle déployait les trésors de son esprit à l’intention de la tablée, rythmait le dîner de ses réparties brillantes, ne lançait des piques qu’habilement maîtrisées. Oui, Mélite saisissait les instructions à demi-mots. La communication était tout un art, au manoir d’Orcy.

Tout cela, elle l’acceptait, avec une bonne grâce que d’autres auraient appelée sacrifice. Elle ne feignait pas de l’accepter, elle l’acceptait réellement. Et on pouvait considérer que ce n’était pas si cher payé. Après tout, qu’importaient quelques nuits sans sommeil, quelques angoisses intrusives, quand on était si désespérément belle, brillante, riche, promise à tous les honneurs ? Nombre de femmes auraient tué, pour une journée dans le corps de Mélite d’Orcy, insatisfactions comprises. Et pourtant, chaque fois qu’elle entrait dans la Salle à Revers, Mélite, la fière Mélite, aurait vendu son âme pour être une autre. C’était devenu un lieu d’expiation. Elle y lisait ses erreurs. Elle y était punie des rares pensées sacrilèges qu’elle condamnait, pauvre prisonnière de ses certitudes, avec une ferveur touchante. Les étudiants qui la haïssaient, et lui souhaitaient tous les malheurs du monde, pour la punir, sans doute, de tous ses bonheurs affichés, n’avaient nul besoin de lui espérer des ennemis. Elle avait tout l’antagonisme nécessaire, sous ses robes hors de prix et son calme indéchiffrable. Mais elle était courageuse, que ce courage soit bien placé ou non. Et elle poursuivit, vaillamment, son prétexte malhabile :


- Mais je crois qu’il serait préférable que je la cherche manuellement, finalement. Je doute que les propositions du miroir soient honnêtes. Drôle d’idée, vraiment, que d’être venue ici. Il est rare que je suive ma première impulsion. L’heure tardive, sans doute.

Elle parut, soudain, contaminée par la fragilité de son excuse, et, l’espace d’une seconde, alors qu’elle formait un léger sourire, maladroite tentative de renforcer le léger blâme qu’elle se prêtait, elle eut l’air de ce qu’elle était. Une jeune femme à l’assurance chancelante. Elle ne connaissait que les sourires méprisants, et ce sourire évoquait quelque chose d’une enfant chagrinée, qui s’empressait d’étirer ses lèvres avant qu’elles ne tremblent. Elle aurait voulu partir, mais, comme d’habitude, se sentait incapable de quitter une pièce qui semblait l’enchaîner par l’estomac. Pour se donner une contenance, elle sortit sa baguette, fit apparaître deux petits fauteuils sombres. Elle s’assit au creux de l’un, lissa sa chemise de nuit, déposa ses petites mains si blanches sur ses genoux. Sur son annulaire gauche, sa bague de fiançailles brillait comme une provocation. Elle replia ses doigts, machinalement. Et, après une légère inspiration, reprit, ses traits de nouveau figés dans leur dureté habituelle :

- Très bien, conversons. Tu peux commencer par me dire ce que tu cherchais ici. J’ose espérer que tu ne demandais pas une autre vie que la tienne.

Elle attendait que Nathaniel parle. Qu’il étouffe de sa voix les hurlements de sa conscience. Qu’il la sauve, par le récit de ses dérives, de ses propres déroutes. Elle se demanda s’il était réellement amoureux d’elle, et, si oui, jusqu’à quel point. S’il serait capable de l’emmener, maintenant, ce soir, loin de cette maudite salle, d’Eloy, de Jensen. Et elle rougit de ces idées romanesques et puériles, auxquelles elle n’aurait jamais songé, si elle ne s’était pas sentie, sous le regard sans appel du miroir, l’âme d’une héroïne dans la tourmente.
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MessageSujet: Re: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Mer 23 Juin - 9:15

Que de fragilité chez elle en un bref instant, si tôt dissimulée de nouveau derrière cette carapace qu'il semblait impossible de la voir quitter.
Il était trop tard, malheureusement, le sens de l'observation et la clairvoyance de Nathaniel n'avaient pu manquer cet instant de trouble, aussi bref soit-il. Cela le choqua quelque peu, bien sûr, de découvrir la faiblesse qu'elle dissimulait derrière la distance qu'elle entretenait vis-à-vis de ses contemporains, mais il savait pertinemment que, toute parfaite qu'elle prétendait être, elle aussi avait ses failles.
Et dire qu'ils auraient pu être si semblables si leur réaction par rapport à leurs faiblesses n'avait pas été si différente, elle les dissimulait et lui s'appuyait dessus pour les changer en moteurs de sa réussite. S'il n'avait été affligé par ses défauts, il ne serait jamais arrivé aussi loin, il n'aurait jamais pu échapper à la médiocrité, alors qu'elle se retrouvait prisonnière d'une situation l'empêchant clairement d'affirmer ses pleines capacités, comme un oiseau dont on aurait rogné les ailes pour l'empêcher de voler.
Se décidant finalement à sortir de ses réflexions pour s'installer sur le second fauteuil et répondre à sa question, il se contenta d'un bref :


- Une autre vie ne me serait pas utile, j'apprécie celle-ci, bien plus depuis que j'ai pris conscience de certaines choses. Quant à ma raison d'être ici, elle fait partie de mes propres tourments, il s'agit d'un regrettable incident datant de mon enfance.

C'était un bon résumé d'une histoire dont il ne tenait pas réellement à parler. Cet incident avait profondément changé sa vie, l'avait empli d'amertume, mais en parler n'était pas nécessaire, pas maintenant, pas avec elle. Réorientant la conversation sur quelque chose de plus important, il la toisa un moment sans rien dire, avant de finalement murmurer :

- Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. La personne qui a le plus besoin de parler ici, c'est toi.

Il aurait, certes, pu y aller avec un peu plus de tact, mais tourner autour du pot ne l'aurait pas vraiment avancé. Comme il l'avait dit, il ne s'agissait pas de lui, il n'avait plus besoin d'aide. Elle, par contre, en avait une nécessité absolue, mais se l'avouerait-elle ? Comprendrait-elle qu'elle pouvait viser plus haut que sa vie médiocre ? Qu'elle pouvait avoir beaucoup mieux que la prison où elle s'était elle-même enfermée ?
Il en doutait fortement, mais il tenait à elle, voulait essayer de lui montrer qu'elle pouvait prétendre à mieux et c'est pourquoi il demanda d'une voix très douce où perçait une pointe d'inquiétude :


- Es-tu heureuse ?

Quelle question incongrue, c'était véritablement déplacé de sa part, mais au diable les convenances, il se souciait d'elle. La plupart des gens s'arrêtaient à ses airs froids et à ses remarques acerbes, mais il était certain qu'en creusant un peu, elle était plus que la statue de glace qu'elle prétendait être. Elle l'intriguait énormément et percer sa carapace pour découvrir qui était réellement Mélite d'Orcy avait été le nouveau but de sa vie, puis elle lui plaisait plutôt bien, pour le peu qu'il savait d'elle. Elle était complexe, faisait preuve d'un certain courage, était très loin d'être stupide et semblait posséder bon nombre de secrets. Elle était un élément d'imprévisibilité dans sa vie calculée au millimètre. Sa vie tellement bien ordonnée qu'il n'avait nul besoin de se soucier de lui-même, ses propres projets avançant inexorablement, chaque pièce s'ajustant parfaitement pour former une mécanique parfaite. Il poussa un profond soupir et décida de foncer, la prudence l'ennuyait :

- Tu sais, j'ai vu ce que tu as tenté de cacher à l'instant. Je n'en connais pas la cause et de toute façon je n'irai pas le raconter à qui que ce soit, mais en parler là maintenant pourrait peut-être te faire du bien, non ?

Un geste, guidé par sa compassion, afin d'aider sa compagne nocturne à se sentir mieux, il ne s'agissait que de cela. D'elle et elle seule dépendrait tout le reste. Encore fallait-il qu'elle accepte de lui accorder la confiance nécessaire à cette confession, mais à choisir, il préférait largement qu'elle le déteste pour avoir essayé de l'aider plutôt que de rester à rien faire. Si cela tournait mal, sa compagnie lui manquerait beaucoup, mais il n'était pas dépourvu de ressources et trouverait une solution en temps voulu. Tel un félin, il rebondirait sur ses pattes, l’échec n’était de toute façon pas une option pour lui.
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MessageSujet: Re: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Ven 16 Juil - 15:31

Il parla, et elle eut peur. Fugacement. Sans réaliser qu’il s’agissait de peur. Juste une petite pince, soudain fichée un peu plus haut que son ventre. Une épingle dans sa chemise de nuit, oubliée par sa couturière. Elle ne connaissait de la peur qu’une notion abstraite, lointaine, étrangère.

Elle ne la reconnut pas.

La question, dans toute la crudité de sa simplicité, vint se heurter aux parois de son cerveau. Elle rebondit plusieurs fois, et, comme tombée sur une caisse de résonnance, rejaillit, en écho, partout en elle, de la racine parfaite de sa chevelure parfaite à ses petits pieds fins de princesse qui n’avaient jamais eu à marcher assez longtemps pour rougir de fatigue, en passant par son estomac, où elle effectua quelques bonds frénétiques, avant de remonter jusqu’à sa tête. Même Jensen ne la lui avait jamais posée. Il avait supputé, affirmé, même, qu’elle ne l’était pas, considérablement aidé par ses yeux rougis, comme deux océans souillés par le sang de sirènes blessées, qu’il avait surpris et fouillés sans vergogne, mais il ne le lui avait pas demandé. Enfin, au comble de la surprise, elle ne songea pas à empêcher ses lèvres de s’entrouvrir, et de laisser échapper, presque dans un murmure :


- Nathaniel, voyons.

Il n’était pas dans ses habitudes d’user des prénoms de ses interlocuteurs, et, pour peu qu’elle eût pris le temps de préparer sa réponse, elle lui aurait donné, sans conteste, une allure bien différente. Incapable de rester assise, sous le regard perçant et attentif de Blake, qui n’attendait probablement qu’un geste de nervosité, un frémissement de ses lèvres, un battement trop vif de ses cils, pour étayer ses suppositions déplacées, elle se leva, s’accorda un ou deux pas de réflexion, avant d’élever la voix, à nouveau :

- Je suis fille unique, j’ai été élevée comme telle. Il m’a toujours suffi de demander pour obtenir, et, souvent, j’obtiens avant même de demander. On se coupe en quatre pour me satisfaire, et, d’un geste, j’ordonne, et je suis obéie. J’ai de l’argent, de la considération, à ne savoir qu’en faire. J’ai davantage d’esprit que la majorité de mes semblables, et, à ce titre, j’ai, la plupart du temps, le droit à leur estime, quant ce n’est pas à leur admiration. En France, j’ai valeur d’exemple, et bon nombre de mères souhaitent en secret, ou à haute voix, que leurs filles me ressemblent. Pour couronner le tout, je suis belle, assez belle pour qu’on le dise, et assez élégante pour que l’on étudie mes toilettes à chacune de mes apparitions publiques. Pour tout cela, et pour tout ce que je ne prendrai pas la peine de citer, des hommes s’humilient à me faire la cour depuis que j’ai quatorze ou quinze ans. Ajoutons que j’ai plus d’influence, à vingt ans, que bien des vieillards. Et tu me demandes si je suis heureuse ?

Oui, il le lui demandait. Et, par conséquent, elle songeait, pour la première fois, à se le demander. Elle ne savait pas. En vérité, aussi aberrant que cela puisse paraître, elle n’avait, tout simplement, pas la moindre idée de ce à quoi pouvait bien ressembler le bonheur, point sur lequel, finalement, elle rejoignait la majorité de la population, mais, surtout, elle n’avait jamais cherché à le découvrir. Si la plupart des gens le considéraient à la fois comme leur première et leur ultime quête, Mélite avait écarté cette question qu’elle estimait indigne d’un intérêt trop prolongé. Et il ne s’agissait pas, il convient de le préciser, d’une peur des réponses qu’elle pourrait trouver, mais véritablement d’une absence totale de curiosité pour un sujet dont on n’avait pas entrepris de lui faire valoir l’importance. Tout du moins, jusqu’à ces derniers mois, puisqu’il faut bien avouer que, depuis que son cerveau manifestait l’envie d’analyser des évènements auxquels elle se pliait de façon quasiment mécanique, elle avait souvent évité volontairement et lâchement de s’interroger sur les satisfactions égoïstes qui en découleraient, ou, plus probablement, n’en découleraient pas. Il avait donc fallu vingt ans de répression mentale aussi efficace que naturelle pour que Mélite en arrive à cet instant, dans la Salle à Revers, face à face avec cette énigme que même le Sphinx aurait sans doute jugée trop traître pour se résoudre à la lui présenter.

Elle n’aurait pas l’hypocrisie, somme toute, de se déclarer mal lotie. Pour commencer, elle faisait partie de ces rares privilégiés tout à fait contents de ce qu’ils étaient, et, de l’ensemble des admirateurs de Mélite d’Orcy, elle était, sans conteste, la plus fervente. Mais, puisque chaque chose a son revers, elle avait particulièrement du mal à supporter ses propres erreurs, et, considérant l’enchaînement de ses égarements récents, elle était bien obligée de constater qu’elle se retrouvait fébrile, inquiète, fâchée contre elle, et contre le monde entier. Elle devait se rendre à l’évidence. Elle éprouvait une forte répugnance à l’idée de se marier. Et elle l’avait toujours su, bien avant d’être confrontée à l’imminence de la réalisation d’un projet qui l’angoissait, en sourdine, depuis qu’elle était en âge de prendre part à la vie mondaine.

Mélite d’Ollenburg. Il y avait de quoi grimacer. Elle aimait Mélite d’Orcy. Merlin, qu’elle aimait Mélite d’Orcy. Involontairement, ses yeux s’égarèrent sur les mains de Nathaniel, et elle tressaillit. Accepter de danser avec un homme était une chose, penser qu’il puisse la toucher plus intimement, une autre. Elle eut terriblement honte. Tout ce qu’il y avait de raffiné, de convenable, de trop bien élevé en elle s’offusquait qu’elle ose se permettre de telles considérations. Il y avait des tabous qui se prolongeaient jusqu’aux barrières de l’esprit. Mais elle redoutait, à la fois comme une enfant effrayée et une femme à la pudeur exacerbée, leur inévitable nuit de noces. C’était si sale, si dégradant, si impurement dégradant. De tous ses devoirs, ce serait le plus contraignant. Elle avait jalousement préservé, vingt années durant, la blancheur immaculée de la peau qu’elle ne découvrait pas, et il lui faudrait l’offrir. Il était impossible qu’elle ne redoutât pas le mariage, elle qui n’ôtait jamais ses gants, en visite, sans retenir un soupir, présageant la multitude d’hommes qui porteraient sa main à leurs lèvres, ou croiraient de la dernière galanterie de glisser un baiser au creux de sa paume. Elle n’aimait pas les contacts physiques, et elle n’y avait pas été habituée. Romane n’avait pas un tempérament affectueux, et était, du reste, morte alors que sa fille avait cinq ans. Elle avait eu des gouvernantes, mais, avant même d’avoir l’âge de se passer de présence maternelle, elle avait été assez âgée pour juger que les gouvernantes étaient des employées, et il n’avait jamais été question de tendresse.

Et, en dehors de ces réticences instinctives, elle était consciente qu’elle perdrait beaucoup, en gagnant ce nouveau titre, à commencer par une indépendance relativement large, malgré son espace confiné, et une liberté que son père et ses oncles ne songeaient pas à restreindre, d’autant qu’elle ne manifestait aucune intention d’en abuser. Et il lui faudrait faire des enfants. Mot interdit. Ne pas penser aux enfants. Si elle pensait enfants, elle penserait don de vision eye’s, et si elle pensait don de vision eye’s, elle n’aurait plus qu’une envie, quitter l’université immédiatement, ne jamais retourner en France, et disparaître aux yeux du monde, jusqu’à ce que la mort se charge de mettre un point final à sa destinée.

Elle laissa le silence s’installer, pensive. Nathaniel avait cette qualité, rare et précieuse, de ne jamais s’empresser de remplir de vide la plénitude de l’absence de bruit. Elle possédait, elle, la capacité d’apprécier cette qualité à sa juste valeur. Elle avait avancé, instinctivement, en direction du miroir. Depuis qu’elle lui rendait régulièrement visite, elle ne s’était plus jamais risquée à s’en approcher autant que la toute première fois. Elle effleura l’encadrement du miroir, du bout des doigts, doucement, comme si elle avait eu peur de le réveiller, et énonça, lentement, d’une voix posée :


- Je suis heureuse, autant qu’il est possible de l’être. Je suis fermement persuadée d’agir parfaitement en accord avec ce que je suis, et d’être très exactement ce que je désirais devenir.

Avec une neutralité plus accrue encore, si inexpressive et dépourvue de passion qu’elle en devenait presque troublante, elle étoffa sa réponse :

- Oui, je suis satisfaite de la voie que j’ai choisi d’emprunter, la seule, à mon avis, qui soit viable, digne, honorable, qui me soit taillée sur mesure, pour laquelle j’ai les aptitudes nécessaires. Si l’on m’avait proposé des milliers de destins, je n’aurais pas choisi différemment. Et mon éducation, du reste, m’aurait fait dédaigner tous les autres.

Elle se retourna, s’éloigna de quelques mètres. Dos au miroir, elle s’efforça d’oublier sa présence. Sans grand succès, puisqu’elle le sentait derrière elle, comme une ombre, menaçante, aux bras gigantesques, tout prêts à se refermer autour d’elle. Il lui suffirait de reculer, d’un pas, pour qu’il l’entraîne dans les abysses de ses manques, dans un voyage qui n’en finirait jamais, et dont elle ne reviendrait pas, ou pas intacte. Il était perturbant pour elle d’être si consciente de l’horreur de la magie qu’on avait mise dans cet objet, de le haïr avec la rationalité d’un esprit clair et lucide, d’en saisir la traîtrise et la complexité, et, en même temps, de lui trouver un charme doucereux, irrésistible, facilement explicable, mais qu’elle préférait ne pas s’expliquer. Elle aurait voulu le briser, ou, tout du moins, briser l’empire qu’il avait sur elle, et, se raccrochant à sa seule possibilité de manifester un contrôle qui n’existait plus guère qu’en surface, elle toisa Nathaniel, et reprit, dédaigneuse :

- Ce que j’essayais de cacher, à l’instant ? Je me demande d’où te vient l’idée que je puisse avoir envie de te cacher quelque chose. Quelle prétention incroyable. Il faudrait, alors, que j’accorde la moindre importance à l’image que tu peux bien te faire de moi. Si c’était vrai, tu aurais, du reste, fait montre d’un regrettable manque de délicatesse, en le soulignant. Dans tous les cas, cette question déplacée, indiscrète, et sans aucune raison d’être, n’est pas à ton honneur. Tu me déçois, Blake. Je ne t’imaginais pas profitant de notre solitude imprévue pour t’improviser psychomage, et tenter de m’extorquer un aveu que, je ne sais pourquoi, vous tenez à me voir faire.

Elle s’interrompit brutalement, mais il était trop tard pour rattraper les mots échappés de ses lèvres, et, choquée par ce pluriel employé instinctivement, elle se flagella mentalement. Nathaniel n’avait pas besoin de savoir qu’il n’était pas le seul à douter de la charmante perfection de son univers. Ajouter de l’eau à son moulin était la dernière chose qu’elle souhaitait, sans compter qu’elle était effrayée de constater à quel point le poison que Jensen avait distillé dans ses veines continuait de se répandre, allant jusqu’à s’infiltrer dans ses discours. Elle reprit, très bas, à peine consciente de parler à voix haute :

- Oh, ce miroir.

Elle oserait le regarder, s’y regarder. Elle oserait, maintenant. Non, plus tard. Non, pas devant Nathaniel. Pas seule. Jamais. Un jour. Sa chute, sa rédemption, son symbole, son supplice. Jensen, le mouchoir de Jensen, la voix de Jensen. Au revoir, pantin. Recroquevillée, en larmes, misérable. Coupée de l’intérieur par la glace. Glacée, glaciale. Si froid, et peur. Et Mélite qui souriait, dans le miroir, qui lui souriait, insolente, détendue, insouciante. Un mirage. Quelques secondes, à peine, et ancré comme s’il devait être éternel. Cette décharge subite, cette bombe qui explosait avec des années de retard. Elle s’était relevée, sur ses deux jambes. Elle avait repris sa vie, comme avant. Non, pas comme avant. Plus jamais comme avant. Le miroir ne la quittait pas, et il avait le rire de Jensen.

Elle frissonna. Non, pas une deuxième fois. Pas d’effondrement. Elle était prévenue. Elle ferma les yeux, une fraction de seconde. Elle devait lutter. Un seul instant de relâchement, et ses mains trembleraient, sa respiration se hacherait, la réalité se déroberait sous elle. Elle serait forte.

Elle se retourna, à nouveau. Il la toisait, de ses yeux coupants de miroir.

Toi, tu pourrais feindre de ne rien voir ? Toi, Mélite ?
Mais tu vois plus qui quiconque, oh Mélite.
Lève ce voile, devant tes yeux.
Lève, et regarde.
Tu pourrais voir ton avenir, si tu le désirais.
Elue parmi les élus, tu lis dans le temps et l’espace, Mélite.
Cesse de lutter.
Tu pourrais voir ton avenir.
Tu pourrais le voir.
Tu pourrais.

Et, soudain, elle sut que c’était vrai. Si elle fermait les yeux, elle verrait. Elle pensa à Dâlan O’Connelly, et elle comprit qu’elle avait trouvé. Toutes ces séances éreintantes avec lui l’avaient menée jusqu’ici. Le miroir possédait la clé de son esprit. Il lui suffirait de baisser les paupières. Elle serait maîtresse de son don, elle serait Cassandre. Elle verrait.

Non, je ne suis pas une héroïne de tragédie grecque. Je ne suis pas une bohémienne diseuse de bonne aventure. Je ne suis pas un animal de foire. Je ne veux pas lire dans le temps.

Avance, Mélite.

Incapable de savoir à qui elle obéissait, elle avança. Lente comme une automate, ou comme une jeune vierge emmenée à l’autel du sacrifice. Blanche autant que devait l’être Iphigénie. Superbe ainsi qu’une gravure antique. Le regard étrangement fixe, comme hypnotisée, elle s’arrêta, si près du miroir qu’en s’inclinant légèrement, elle aurait pu s’y appuyer. Quand elle poursuivit sa tirade, sans doute l’une des plus longues de son existence, elle ne regarda pas Nathaniel, et il semblait à peine qu’elle s’adressait encore à lui, en argumentant :


- On ne s’élève jamais sans consentir à quelques sacrifices. Qu’importe, si je dois dîner face à face avec Eloy tout le reste de ma vie, aider à tuer quelques moldus inutiles, ou mettre au monde un héritier. Bagatelles, que tout ceci, à côté du reste. J’aurai du temps, des livres, des ingrédients. Je pourrai poursuivre mes recherches, en parallèle. Je deviendrai une grande sorcière. Je suis déjà une grande sorcière. Je suis une grande sorcière.

Elle répéta, la voix tremblante :

- Je suis une grande sorcière.

Et encore :

- Une grande sorcière.

Et encore :

- Une grande sorcière.

Elle acheva dans un chuchotement. Le miroir était resté droit. Elle aussi. Il faudrait pourtant que l’un des deux cède. S’incline devant son adversaire. Et demande grâce. Elle entendit rire la Mélite du miroir. Nathaniel, probablement pas.
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MessageSujet: Re: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Lun 19 Juil - 1:43

Ayant terminé, il se tût. Il se tût et observât dans les moindres détails chaque réaction que laissait transparaître sa compagne. Visiblement, la question avait eu son petit effet puisqu'elle semblait profondément perturbée, au point de l'appeler par son prénom d'ailleurs.
Et alors, elle se reprit, redevenant très digne ou tentant de l'être et se leva du fauteuil sur lequel elle était installée. Ne remuant pas d'un pouce, Nathaniel se contenta d'écouter le discours que lui servait cette Miss d'Orcy prétendument si fière de son nom et satisfaite de sa vie. Si satisfaite qu'elle en éprouvait le besoin de le répéter plusieurs fois, comme pour s'en convaincre...
Lorsqu'elle eut terminé, un fin sourire moqueur s'était déjà dessiné sur les lèvres du sorcier et il ne murmura qu'une seule chose, plus pour lui-même que comme réponse :


- Balivernes.

La richesse, l'influence, le statut social, tout cela ne rendrait heureux qu'un simple d'esprit, et encore... Un simple d'esprit qui ne serait pas né dans leur milieu. L'inconvénient de naître avec une cuillère en argent dans la bouche, c'est qu'il y a peu de choses qui peuvent vous satisfaire bien longtemps.
Lorsqu'elle enchaîna ensuite sur ce qu'elle avait tenté de dissimuler, il dut se retenir de rire. Nier si fermement des choses si visibles, c'en était presque drôle.


*Ah ! Mélite, si tout cela n'était pas si triste, tu en serais presque amusante. Mais, malheureusement, tu es parfois si décevante...*

Il consentit tout de même à lui accorder une réponse, faisant mine de ne pas remarquer l'emploi du pluriel dans sa dernière phrase, certaines choses devaient être mises de côté pour une utilisation ultérieure.

- A la délicatesse, j'ai préféré la franchise, c'est un privilège auquel toi seule a eu droit jusqu'ici, mais puisque tu ne sembles pas t'en montrer digne...

Il se leva lentement et commença à se diriger vers la porte, si elle ne voulait pas de son aide, tant pis. Une autre fois, peut-être ? Mais son départ fut interrompu par une réflexion de la jeune femme, qui semblait comme dans un rêve depuis un instant.

- Oh, ce miroir.

*hum ?*

Tout compte fait, rester encore un moment, le dos appuyé contre la porte close, serait peut-être instructif. Il partirait ensuite. Et elle finit par parler, totalement absorbée par ce miroir maudit qui l'avait comme envoûtée. Les mots, le fait d'accepter des sacrifices, elle devait se marier à un homme qui ne semblait pas lui plaire, mon dieu qu'elle tragédie ! A moins que ce ne soit le mariage tout court qui ne lui plaise pas ?

*Ce serait bien son genre, tiens.*

Puis elle se mit à le répéter, quelque chose n'allait pas, non vraiment pas...

- Je suis une grande sorcière.

Il s'avança à travers la pièce, une grande inquiétude visible dans son regard d'habitude si triste.

- Une grande sorcière.

Il accéléra le pas, le miroir avait réveillé quelque chose en elle et c'était mauvais, très mauvais. La fuite aurait peut-être été une meilleure solution, car cette répétition des mêmes mots avait tout d'un début de folie. Mais Nathaniel n'était pas impressionné par la folie, elle faisait partie des choses qui le faisaient avancer.

- Une grande sorcière.

Arrivé à sa hauteur, il posa les mains sur ses épaules et parla, avec la douceur qu'on emploie normalement pour consoler un enfant :

- Oui, tu es une grande sorcière, Mélite. Personne n'en doute. Et tu seras plus grande encore si on t'en laisse la liberté. Une liberté dont tu peux disposer sans faire de tels sacrifices... Rien n'est immuable, il existe d'autres solutions, il y a toujours d'autres solutions...

Et il prononça une phrase qui, prononcée par lui, aurait signifié le début de la fin pour toute autre personne qu'elle :

- Fais-moi confiance.

Cette obstination à vouloir l'aider, d'où pouvait-elle bien venir ? Il l'appréciait beaucoup, mais de là à insister autant pour l'aider, ça dépassait la norme. Avait-il bu ? Consommé une substance psychotrope quelconque ? Non, visiblement, il était en pleine possession de ses moyens, alors quoi ?

Et soudainement, il atterrit, remit les pieds sur terre. Stupidité que tout cela, elle ne voudrait pas de son aide de toute façon, quand bien même elle accepterait qu'elle en avait besoin. Elle était trop fière, trop sûre de faire le bon choix, il perdait son temps. Une part de lui espérait que ce n'était pas le cas, mais c'était certainement un doux rêve.

Il retira ses mains et fit un pas en arrière, à quoi bon tenter de sauver les personnes qui ne veulent pas l'être ? Qui peut se targuer d'être assez sage et avisé pour dire aux autres ce qui est bon pour eux ?


- Mais mon opinion ne compte pas pour toi, n'est-ce pas ? Je ferais peut-être mieux de partir, oublie ça. Si tu ne veux pas de mon aide, alors je ne te l'imposerai pas.

Enfin, pas directement... Il se retourna et se dirigea vers la sortie, qu'elle l'arrête si elle le désirait. Pour sa part, il avait trouvé une solution et comptait bien la mette en place, qu'elle le veuille ou non. Car à la question "Qui peut se targuer d'être assez sage et avisé pour dire aux autres ce qui est bon pour eux ?", la réponse était assurément "Nathaniel Blake".

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MessageSujet: Re: Face au miroir, il faut savoir briser la glace   Jeu 5 Aoû - 16:10

Miroir, mon beau miroir, tu devais simplement me dire que je suis belle.

Tu le sais déjà, Mélite, que tu es la plus belle. Demande moi, plutôt, des choses que tu ignores.

Mais ce n’est pas ton rôle. Tu n’es qu’un marchandeur, un receleur, un brocanteur. Tu ne me connais pas, tu ne connais rien ni personne, tu n’as pas de nom. Tu n’existes pas. Tu n’as pas d’âme.

Et tu hasardes bien inconsciemment la tienne.

Pervers.

Couarde.

Tais toi.

Je ne parle pas.

Mélite était, à bien des égards, une force de la nature, un rocher massif, du haut de son petit corps délicat, qu’on n’aurait jamais deviné réceptacle d’une telle concentration d’énergie, qui, canalisée avec moins de rigueur, aurait fendu en deux la Mer Rouge. Elle avait toujours puisé sa force dans les replis de sa fragilité, à moins que sa fragilité ne se soit nichée au creux de sa force, mais, à son corps défendant, l’une et l’autre étaient si étroitement liées qu’elle ne les distinguait plus, et qu’elle ne parvenait, en se concentrant avec tant d’insistance sur la première, qu’à libérer la seconde, sans bien comprendre ce mécanisme d’emboîtement, qui la menait, par des chemins détournés, exactement à l’endroit qu’elle s’efforçait d’éviter.

Elle souhaita que le miroir vole en éclats, quitte à ce qu’un de ses débris vienne se ficher dans sa joue, et souiller de provocation écarlate le tissu neigeux de son masque sans accroc, quitte à dessiner, en rouge sur du blanc, leur combat sans gloire, feutré, aigu comme une piqûre, quitte à se couper sur une brisure incrustée dans la glace, à s’y érafler l’âme, qu’elle panserait d’un baiser soufflé, fumée dans la bise d’un hiver en été, à la face de ses démons persiffleurs et obstinés.

Elle avait ouvert la boîte de Pandore.

Et elle contemplait, figée, fascinée, aussi, comme tombée, proie à la chair raffinée et délectable, entre les griffes d’un serpent gourmet et patient, son reflet tout aussi immobile. Ou plus immobile encore. A son clignement des yeux ne répondit qu’un regard fixe, indéchiffrable, à l’ironie latente, au mépris élégant, et son infime déplacement de la main trouva son mime glacé dans sa posture. Jugée par ses propres yeux, soumise au même rang que les individus en série qu’elle toisait de ce regard qu’elle découvrait inflexible, de son côté de la barrière faussé. La rivière, au milieu, dont les clapotis semblaient être autant de légères explosions de rire, lui barrait le passage. On lui avait toujours défendu de baigner dans l’onde les ongles nacrés de ses pieds de princesse. Il est vrai qu’il n’est pas conseillé de se hasarder à ces jeux d’enfant sale, quand on a les pieds délicatement enserrés par des petits chaussons coûtant probablement deux fois le revenu annuel d’un honnête travailleur. Mais, en l’absence d’une jolie barque, privée de la fraîche dentelle de son ombrelle, sans même un passeur, pour lui épargner les efforts, elle songea à prendre appui sur les pierres, sur la pointe des pieds, et à relever le bas de sa chemise de nuit pour ne pas l’éclabousser. Elle aurait fait un pas, sans doute, si une voix, trop forte, dans le silence voilé de son pèlerinage, ne l’avait pas tirée de sa transe.

Plus encore que la voix, ce furent les mains, qui la firent sursauter. Elle ne l’avait pas vu arriver, elle ne le voyait plus. Elle tressaillit, et, sans réfléchir, sans analyser, instinctivement, viscéralement, sans prendre la peine d’auréoler son exclamation d’une inflexion méprisante, ni même de manifester une irritation proportionnelle à ce qu’elle aurait considéré, en de circonstances normales, comme une offense, elle ordonna, trop tard, coupante :


- Ne me touche pas.

Le temps qu’elle reprenne ses esprits, et qu’elle réagisse, il avait déjà retiré ses mains, et sa protestation se perdit dans le vide. Peu importait, du reste, puisqu’elle s’adressait probablement au vide, plutôt qu’à lui, à l’ensemble des hommes, et, en particulier, à Eloy. Elle n’avait pourtant pas eu à se plaindre de son fiancé, qui ne manifestait à son égard que la plus parfaite des courtoisies, et conservait, en sa présence, tout le respect qu’elle était en droit d’attendre de lui. A la vérité, elle ne pouvait nier qu’Eloy portait particulièrement bien la panoplie de l’homme du monde, et qu’il ne lui avait pas donné la moindre raison de regretter son choix. Et, si sa politesse lisse et convenue ne se parait d’aucune marque d’affection, elle préférait, sans conteste, ce manque de chaleur à des débordements d’enthousiasme. Elle aurait pu s’en offusquer, car, bien que rebelle à toute manifestation sentimentale, elle s’estimait digne d’être adorée, et considérait qu’elle avait fait à Eloy, en lui accordant sa main, une faveur inestimable, mais elle en était trop soulagée pour s’attarder sur ce détail.

Les premières phrases de Nathaniel lui parvinrent à travers une brume confuse, et elle ne chercha pas à les comprendre. Elle ne saisit que la fin de son discours, et crut, un instant, se trouver, à nouveau, face à Jensen. Reconnaître le visage de Nathaniel fut un déclic salutaire, et, croisant, par réflexe, ses bras contre son corps, elle s’efforça, tant bien que mal, de reprendre contact avec la réalité. Les contours de la Salle à Revers retrouvèrent leur forme tangible, le sol redevint, sous ses pieds, ferme et rassurant, et, ayant détaché ses yeux du miroir, elle s’échappa de son emprise. Elle resta silencieuse, assez longtemps pour que Nathaniel en déduise qu’elle n’était pas disposée à s’épancher. Et elle parla, enfin, la voix légèrement rauque, étranglée, un peu comme si elle venait de redécouvrir l’usage de ses cordes vocales, après de longues années de mutisme :


- Tu devrais t’en aller, oui.

Lorsque la porte claqua derrière lui, elle demeura immobile, une éternité. Dix minutes, en réalité. Dans un silence lourd et opaque, elle entendit son esprit manifester le désir de retrouver ses droits. Elle n’avait aucune idée de l’heure qu’il était, mais son horloge interne lui criait qu’il était assez tard pour rougir, si elle croisait quelqu’un dans les couloirs. Elle était pourtant irréprochable. Jusqu’à un certain point. Elle savait qu’elle était la seule à avoir le droit de porter un regard sévère sur ses tribulations mentales. Tant qu’elle ne les laissait pas déborder sur le déroulement de sa vie, elle conservait le privilège d’interdire à quiconque d’émettre le moindre doute sur son infaillibilité. Quant à Nathaniel, il faudrait cesser toute communication avec lui. Il avait dépassé les limites du convenable. A moins que ce ne soit elle, qui les ait dépassées, lui susurra une partie de sa conscience, cette même partie qui estimait déjà contestable qu’elle s’offre le luxe de penser, qui distinguait avec sévérité réflexions constructives et utiles, aux résultats observables, et méditations stériles et existentielles.
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Face au miroir, il faut savoir briser la glace

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