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 I'm a Barbie girl

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Mani Leverenz
C.A.M
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▌Né(e) le: 28 janvier
▌Pays d'origine: Allemagne
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MessageSujet: I'm a Barbie girl   Dim 25 Juil - 4:21

Elle avait déjà tout prévu. Elle aurait lâché un petit rire, un rire d’idiote qu’elle avait assez travaillé pour qu’il sorte désormais avec une étincelle de séduisante bêtise plus vraie que nature. Elle se serait appuyée davantage sur le bar, aurait repoussé une mèche de cheveux derrière son oreille, une mèche de cheveux imaginaire, puisque rien ne dépassait de sa coiffure, et aurait minaudé qu’elle devait être un peu pompette. Un terme typiquement féminin, s’il en était, et auquel elle se serait fait le plaisir d’assortir un nouveau début de gloussement niaiseux au possible. Le nez dans son verre, elle aurait savouré le plaisir d’être en parfait contrôle de la situation, tout en donnant l’impression d’être une oie blanche prête à passer à la casserole. Elle se serait amusée comme une petite fille, en attendant de se divertir comme une grande personne, et, en bonne hédoniste, aurait bien compté profiter autant des deux parties de la soirée. L’inconnu plus tout à fait inconnu assis à côté d’elle, de passage dans le coin, aurait probablement pensé que c’était son jour de chance, et qu’il avait été remarquablement inspiré de pousser la porte de la Pimentine. A en croire le sourire qui aurait flotté sur ses lèvres, il l’aurait trouvée, sans aucun doute, assez jolie pour s’attarder plus qu’il ne l’aurait prévu dans ce pub, où il ne serait entré que pour tuer le temps. Intérieurement hilare, elle aurait songé qu’il faisait preuve d’un redoutable mauvais goût. Elle avait adopté, ce soir, le style le plus contestable de sa carrière, toutes catégories confondues.

Son choix vestimentaire avait, plus que jamais, tout du déguisement. Sa jupe rose, courte, accompagnée d’un petit haut rose, moulant, et de chaussures roses, la faisait ressembler à un bonbon acidulé parfumé chimiquement à la fraise, parce que les sucreries à la fraise étaient toujours inexplicablement roses. Non contente de teindre ses cheveux en un blond uniforme, et de les lisser jusqu’à ce qu’ils soient raides comme des baguettes, elle avait décoré son crâne de cette queue de cheval haute et serrée qu’arboraient la presque totalité des filles, dans les films, quand elles faisaient du jogging. Et, comme une tenue ne prenait tout son sens qu’une fois décorée de ses accessoires, elle avait pendu des étoiles roses à ses oreilles, une autre à son cou, et avait étalé une bonne couche, sur ses lèvres, d’un rose brillant, qu’elle avait piqué dans la trousse à maquillage d’une idiote de son dortoir. Du haut de ses longues jambes, elle était devenue la parfaite réplique de la princesse des coffres à jouets des fillettes. Si Barbie était la meilleure copine des petites femmes, la Barbie grandeur nature représentait plutôt un produit dont la cible marketing se situait dans la sphère masculine un brin plus âgée.

Mani avait remisé la Marquise de Vrenzele, la bergère, ses neurones, au placard, et avait décidé d’incarner, ce soir, la superficialité triomphante. Elle allait sortir dans un endroit superficiel, où il n’y aurait que des discussions superficielles, où elle ferait la connaissance superficielle d’un homme superficiel, avec lequel, après une présentation superficielle, elle ferait ce que bon lui chanterait. Elle avait donc parcouru les couloirs d’un bon pas, guillerette, accordant un sourire éblouissant aux étudiants qui croisaient sa route, irradiant de cette bonne humeur qui était signée Mani Leverenz. Et elle avait trouvé Ambroise, dite Ambroise l’Egarée, cachée derrière une grosse statue. Mani n’était pas franchement une fanatique des enfants, ces modèles réduits des abrutis qu’ils deviendraient plus tard, incapables de s’exprimer sans avoir l’air de demeurés. Mais, une enfant fantôme ayant droit à une dérogation, elle s’était arrêtée, un instant, et l’avait interpellée :


- Tiens, salut, toi.

Ambroise avait agité ses petites mains translucides, et s’était empressée de répondre, dans un souffle précipité :

- Chut, chut, je joue avec un garçon. Elle est bien, ma cachette, non ? Mais ça va bientôt faire cinq heures que j’attends, et il ne m’a toujours pas trouvée. Tu crois que c’est parce que je suis trop bien cachée ?

Mani savait qu’il était d’usage de mentir aux enfants, de leur dire que le Père Noël existait, que leur animal de compagnie était parti finir ses jours dans une grande ferme, où il serait vraiment très heureux, plus heureux qu’en ville, et que leurs horribles gribouillages étaient dignes d’être affichés sur le mur du salon. Elle décida donc, en ennemie des usages acharnée, qu’il serait plus utile d’expliquer un peu la vie à Ambroise, histoire qu’elle ne se fasse pas avoir une nouvelle fois, et la contredit :

- Non, je pense qu’il voulait simplement se débarrasser de toi.

La fillette flottante avait eu l’air attristé, ce qui avait poussé Mani à se dire qu’on devrait interdire aux enfants, en chair et en os ou non, de prendre ces airs de chien battu, et elle avait repris, esquissant sa moue du je m’apprête à te demander quelque chose :

- Et toi, tu joues avec moi ?

Barbie avait d’autres projets, et avait secoué la tête, répondant :

- Pas aujourd’hui, j’ai des choses à faire.

Ambroise avait plissé des yeux soupçonneux, et accusé, boudeuse :

- Tu vas encore voir un garçon, je parie.

Mani avait soupiré, regardé l’heure sur sa montre, rose, évidemment, et consenti à accorder :

- Bon, d’accord, mais seulement cinq minutes.

La promesse avait suffi à Ambroise, qui aurait battu des mains, si elles n’étaient pas aussi immatérielles que de la fumée, et elle s’était exclamée :

- Va te cacher, je te cherche.

Bon, bon, Mani était partie se cacher, moitié souriante, moitié agacée, pas mécontente, au fond, de s’accorder sa pause de grande gamine. Et voilà pourquoi elle se retrouvait, au lieu d’être, comme à son habitude, en pleine lumière, en train d’entrer dans les cachots, qu’elle découvrit plus froids, sombres, et humides, qu’elle ne se souvenait. L’atmosphère était déprimante au possible, et elle songea que ce devait être dans un lieu de ce genre, que la Marquise faisait enfermer ses prisonniers. Mais Barbie n’avait rien à y faire, ça manquait de rose, et de paillettes. Elle parcourut l’endroit du regard, à la recherche d’une cachette qui aurait l’air d’une cachette, mais où Ambroise la trouverait facilement, parce qu’elle n’avait aucune envie d’y passer sa nuit. Avisant une caisse en bois, elle la rejoignit, et s’accroupit derrière, se demandant comment elle s’était débrouillée, pour se retrouver toute seule, dans les cachots, à l’heure où les gens normaux entamaient leur premier verre. Elle se sourit, à elle toute seule. Elle aimait bien, en fait, ne jamais savoir où elle serait, les minutes suivantes.
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Tao Lyngheid
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▌Né(e) le: 3 décembre
▌Pays d'origine: Norvège, République Tchèque
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Jeu 29 Juil - 19:26

Elle avait failli lui mordre le doigt, la grosse souris. Ou le petit rat. Tao l'avait longtemps cherchée, avançant à quatre pattes sur la pierre humide, semant d'infimes bouchées de fromage sur son passage. Puis il avait attendu, caché dans un angle du mur, jusqu'à ce qu'il la voit, avançant vers lui en ponctuant sa route d'arrêts vis-à-vis les appâts. Alors, il avait décapsulé sa seringue avec ses dents, prêt à passer à l'attaque. Une fois la bestiole devant lui, il lui avait envoyé un coup de pied et elle s'était assommée sur un mur. Il l'avait tuée. Il avait donc dû recommencer, et tout s'était passé aussi bien, même plutôt mieux, seulement cette fois, il avait laissé tomber sa veste sur le rongeur et s'en était saisi aussitôt. C'est au moment où il allait lui enfoncer l'aiguille dans le muscle de la cuisse que lui était apparu à l'esprit la tête d'Andréas Leverenz. Et alors, il avait hésité. Le monde en avait bien assez d'un type dans son genre. Tao craignait qu'en empruntant cette voie, il ne devienne une énergumène à son tour. Ce genre d'énergumène-là, plus précisément. Il avait ainsi renoncé à ses expériences marginales, tentant de se convaincre que de toute façon, il vaudrait mieux s'y adonner en laboratoire, pour que les résultats soient sûrs, reconnus... Ça l'avait ennuyé, malgré tout, parce qu'il s'était réellement senti motivé par la petite aventure. Elle avait donné à sa thèse comme un regain de vie. Le monstre avait pris forme, un temps, et voilà qu'il s'affalait de nouveau, flasque.
La grosse souris avait tenté de le mordre alors qu'il songeait à la libérer. Il l'avait sermonnée. Et finalement, elle l'avait mordu et s'était enfuie après s'être gavée du dernier morceau de fromage. Tao était demeuré seul avec son doigt qui pissait le sang fourré dans sa bouche. Il était reparti.

Dans la salle commune, on carburait au rire et aux banalités. De ces belles banalités dans lesquelles il faisait bon oublier sa thèse, mais Tao résista sans grand mal à la tentation, traversant la pièce en arrivant à éviter les regards qui auraient pu l'accrocher et le retenir. Il se déshabilla et disparut sous les couvertures, le drap sur la tête. Il était tôt, mais il n'avait envie que de dormir. Pas parce qu'il était fatigué, mais parce que tout le reste l'ennuyait comme cela ne lui arrivait pas souvent. Il dormirait jusqu'à ce que sa tête se soit vidée. Elle lui pesait trop lourd sur les épaules, comme si une idée fixe s'était plantée dans son front. Il ne savait pas trop laquelle, mais cela le handicapait de son habituelle sociabilité.
Mais le sommeil ne vint pas. Le bruit, pourtant, ne lui posait aucun problème, mais Tao s'empêchait de sombrer car la seringue lui avait piqué la conscience. Il l'avait oubliée aux cachots, quand il l'avait échappée à cause de la souris-rat. Une seringue gorgée d'une potion qui pourrait assommer une vingtaine de grosses souris. Il en avait pris plus que nécessaire, au cas où il rencontrerait un rat plus gros que lui, mais voilà que quelqu'un d'autre pourrait mettre le pied dessus, ou la main, et ce serait bête, puisqu'il pouvait l'éviter.
Sa main émergea de sous les draps et se plaqua sur la table de chevet afin d'attraper la baguette magique qui y gisait. Alors qu'il allait faire venir la seringue, il se ravisa. Faire voyager à vive allure dans les couloirs de l'université ce type d'objet n'était pas exactement plus prudent. Grognant, Tao reparut tout entier dans le dortoir et se frotta le visage en faisant mine de sangloter. Quand même, ça ne lui disait pas, mais pas du tout de faire cet effort qu'il allait faire. Ce fut donc pénible, mais il se leva, s'étira exagérément longtemps, glissa ses pieds dans des baskets fluos et enfila un jogging et un sweat-shirt dont la capuche lui couvrit la tête. Il passerait en ombre, là dehors, on ne le verrait pas, derrière ces œillères, et bientôt il retrouverait ses couvertures.

Il descendit aux cachots avec la tête de quelqu'un qui devrait y rester pour le restant de ses jours. Mains dans les poches, dos voûté sous le poids du déplaisir, il refit l'itinéraire qui l'avait mené à l'angle du mur, trouva sa seringue et ne se fit pas prier pour repartir. Un brin plus gai qu'à l'arrivée, il balançait son bras d'avant-arrière en tenant le machin entre le pouce et l'index, le faisant tournoyer à l'occasion. À le voir, n'importe quel professeur, voire étudiant de sa faculté lui aurait fait de gros yeux. On ne joue pas avec les aiguilles. Mais le pire qui pouvait arriver, se disait Tao, c'était qu'il se pique par accident. Il n'en trouverait le sommeil que plus rapidement que prévu. Enfin, pas exactement mais, presque.
Le pire ne survint pas, cependant l'instrument de plastique lui glissa des doigts et roula au sol jusqu'à s'immobiliser dans le cadre d'une ouverture donnant sur une autre pièce. Il soupira, traîna des pieds et, alors qu'il allait s'accroupir pour reprendre l'arme de ce qui aurait dû être son crime, il vit des fesses roses dépasser de l'arrière d'une caisse de bois. Il interrompit sa descente, haussa les sourcils, une seconde tout au plus. Quand il vit qu'il s'agissait d'une Barbie, il douta et fit un pas vers l'avant en fronçant les sourcils, cette fois.
Trop de rose.

Il la préférait en bergère. Et mieux encore en tee-shirt trop grand pour elle. Mani la Barbie, poupée pour adultes. C'était décevant. Tao aurait aimé savoir ce que la vraie Barbie avait à dire, bien qu'il se doutait qu'elle ne savait pas dire grand chose. Mais d'une Mani plastifiée il n'avait pas envie d'apprendre quoi que ce soit. Il la trouva laide. D'une ennuyante audace. Presque gênante, s'il avait été du genre à être gêné. Le message était tellement clair qu'il ne valait pas la peine de s'attarder, pas une seconde de plus. Juste le temps de noter que son bras semblait mieux se porter. Elle devait se l'être fait changer, à l'usine.
Il lui tourna le dos et se pencha pour ramasser sa seringue. Distrait, du rose lui débordant par les oreilles, il en oublia que l'aiguille n'était plus protégée par un bouchon et, en rangeant le tube dans sa poche, se piqua la cuisse. Merde. jura-t-il silencieusement en fermant les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, il sentait déjà ses jambes se dérober. Il prit appui sur le cadre de la porte, inspira un bon coup et repartit, luttant contre le liquide qui se répandait dans ses muscles.

Si je vois Ken, je lui dirai que t'es ici. s'efforça-t-il de plaisanter pour ne laisser rien paraître.

L'escalier n'était pas bien loin, il allait y poser le pied bientôt, s'il y arrivait. Mais il n'y arriverait pas. Il tâta ses poches à la recherche de sa baguette, ne se surprit pas de ne pas l'y trouver; il l'avait laissée au dortoir. Tant pis, le premier petit rat aurait sa vengeance, un peu. Capitulant, Tao s'adossa au mur du couloir et glissa jusqu'au sol. Il tomba sur le côté, comme la bestiole qu'il avait tuée seulement lui, sa cervelle ne lui sortait pas par les yeux. Il essaya de vérifier mais ses bras, comme ses jambes, ne répondaient qu'approximativement et très lentement. Mais le pire, c'est qu'il ne s'endormit même pas, condamné à gésir, yeux ouverts, en attendant que la batterie se recharge. Pourvu que Mani en ait encore pour longtemps à... à faire ce qu'elle faisait.
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Mani Leverenz
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▌Né(e) le: 28 janvier
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Ven 30 Juil - 5:15

Sa voix clochait, elle s’en était aperçue tout de suite. Elle était observatrice des oreilles. Il y avait un truc anormal. Et pas seulement parce qu’il s’était contenté de lancer une blague vaseuse en l’apercevant. Non que ça, ce soit normal, d’ailleurs. Si je vois Ken, je lui dirai que t’es ici. C’est pas comme ça, qu’on salue les vieilles copines, songea Mani. Hypocritement. Elle n’avait pas fait beaucoup mieux, depuis leur soirée pluvieuse. Pluvieuse, c’était le mot qui lui semblait le plus convenir à leur dernière vraie rencontre. Elle avait eu l’impression de parcourir un parc d’attractions sous la pluie. Et il fallait croire qu’avec l’âge, son estomac avait perdu un peu de résistance, parce qu’elle avait gardé, longtemps après s’être extirpée des machines, vaguement la nausée. Elle n’avait pas été franchement pressée de le recroiser. Le planter dans cette chambre d’hôtel minable n’était pas forcément la plus jolie fin qui soit, mais Mani n’était pas connue pour sa délicatesse, et elle avait toujours tranché dans le vif. Elle ne s’était pas gênée pour le saluer, quand elle évoluait, conquérante, bien entourée, dans les couloirs, d’un signe de main désinvolte, mais elle avait été soulagée de ne tomber sur lui qu’accompagnée, ce qui lui avait permis d’éviter toute discussion dépassant les deux ou trois syllabes.

Et puis, elle lui avait rendu service, en le reléguant au rang de chemise usée expédiée au recyclage. Elle lui facilitait la phase post voyage en bateau. Les hommes n’avaient pas à craindre que ce soit compliqué, avec elle. Tout était compris, dans le package Mani Leverenz. Les bonnes soirées, et les lendemains simples, sans nécessité de réflexions, sans besoin, même, de faire semblant de s’apprécier, sous le prétexte contestable qu’on a cédé à des pulsions épidermiques. Tao avait toutes les raisons d’être satisfait. Quoi qu’il puisse dire sur elle, elle n’en restait pas moins persuadée que la soirée n’avait pas pu lui être entièrement désagréable, aussi vrai que, quoi qu’elle puisse être, elle n’en avait pas moins certains attraits qu’il avait pu évaluer à leur juste valeur. Donc, il aurait pu au moins la regarder. Elle n’avait pas envie qu’il la regarde, plutôt qu’il disparaisse de son propre champ de vision, mais, par principe, elle trouvait tout à fait incorrect qu’un homme, à qui elle aurait du laisser un souvenir impérissable, ne prenne même pas la peine de l’observer, avant de lui tourner le dos. Enfin, elle aurait trouvé ça incorrect, si elle n’avait pas pensé que quelque chose clochait, dans sa voix.

Elle se leva, tout de même, peu enchantée par l’idée de lui laisser le dernier mot, et avait à peine passé la porte, et fait un pas dans sa direction, qu’il s’appuyait contre le mur, avant de se laisser tomber sur le sol. Elle crut, d’abord, à une mauvaise blague. Mais non, ce n’était pas une blague. Il semblait réellement incapable de bouger. Et elle sentir monter en elle quelque chose de relativement inédit. Quelque chose qui ressemblait à de l’inquiétude. Elle n’avait pas peur pour lui, évidemment. Il pouvait bien mourir sur place, ce n’était pas ses affaires. Ce serait seulement triste pour lui d’arriver dans l’autre monde avec une coupe de cheveux aussi ratée, ça ferait mauvaise impression. Mais si, justement, ça deviendrait ses affaires, s’il s’avisait de mourir en sa présence. Elle accéléra le pas, sur ses petits talons roses, sans se mettre à courir, n’exagérons rien, et s’agenouilla à côté de lui, le gratifiant généreusement des effluves de son parfum, qu’elle avait choisi, ce soir, à la fraise des bois. S’il mourait, il n’aurait pas de quoi se plaindre. Ils n’étaient pas beaucoup, les hommes à mourir devant la vue appréciable du décolleté de Mani Leverenz.

Merde, il était vraiment beau, le con. Elle l’aurait bien mangé, elle avait un petit creux. Elle avait toujours un petit creux. Il fallait juste qu’elle se souvienne qu’il était encore plus con que beau, et qu’il ne lui plaisait pas tant que ça, au final. Elle aurait voulu ne pas avoir couché avec lui. Quitte à conserver un blanc sur sa liste, tant pis. Elle avait refermé la porte, elle l’avait laissé se rendormir, ronfler, réveiller les habitants de Pluton, si ça lui chantait, et elle était rentrée à l’université. Elle avait effectivement terminé la soirée avec un autre, dont les prouesses avaient été singulièrement limitées, et elle avait regretté que les dons de Tao en la matière soient si regrettablement associés au reste de sa personne. Elle avait dansé, et elle avait eu très mal au bras. Elle avait finalement du passer à l’infirmerie, le lendemain, ce qui avait signifié plus tard dans la journée, en fait. Il n’était pas là, elle avait écopé directement de l’infirmière, qui avait marmonné qu’elle lui avait recommandé de ne pas faire d’efforts. Ce à quoi Mani avait répondu qu’elle n’avait pas fait d’efforts. Elle n’avait pas menti, puisqu’elle n’avait rien fait de plus que d’habitude. N’empêche que quand elle s’était couchée, et qu’elle avait passé dix minutes à essayer de trouver la position dans laquelle son bras la ferait le moins souffrir, elle avait pensé à la taie d’oreille de Tao avec une agressivité nettement moins appuyée.

Deux jours plus tard, et son bras ayant retrouvé forme et souplesse, elle avait oublié l’inconfort de cette fin de nuit. C’était ce qu’elle aimait bien, dans les aléas de la vie. Ils passaient, et il suffisait d’un peu de bonne volonté pour chasser leur souvenir. Pareil pour les quelques heures passées avec Tao. Le suivant l’avait lavée de leurs accrochages. Et le suivant du suivant, et tous ceux qui l’avaient regardée d’un air approbateur, avaient repoussé à une date ultérieure sa peur de vieillir. Oui, elle était douée pour ne retenir que ce qui l’arrangeait. Et il aurait été inutile de se repencher sur la question, puisqu’elle ne découvrirait aucune réponse satisfaisante. Une fois de plus, elle avait replongé dans la mêlée, sonnez tambours, sonnez trompettes, la Marquise est morte, vive la Marquise. Il ne bougea pas, quand elle posa les mains sur lui, et sa posture n’avait définitivement rien de naturel. Elle en abandonna son sourire de Barbie, et s’exclama, un peu brusquement :


- A quoi tu joues ? J’ai pas de temps à perdre.

Toujours si tendre, si pleine d’empathie. Non, les effondrements impromptus n’étaient pas son domaine, et elle en voulait presque au tas pitoyable que formait Tao sur le sol de l’obliger à s’en inquiéter. Elle se contint, tout de même, prodigieusement consciente de n’être absolument pas habilitée à régler ce genre de problèmes. Elle passa la main sur son front, sur ses joues, et constata qu’il avait l’air parfaitement vivant, si l’on exceptait la presque paralysie de tous ses membres. Jackpot, en somme, puisque, comme le lui fit remarquer, mutine, et remarquablement calme, considérant la situation :

- Eh bien, on dirait que je peux faire ce que je veux de toi.

Observatrice, et moins stupide que sa tenue ne le laissait supposer, elle interrogea :

- C’était quoi, le truc que t’as ramassé ?

Supposant qu’il était trop mal en point pour répondre, et n’ayant, même dans le cas contraire, aucune envie d’attendre qu’il ait rassemblé ses esprits pour le faire, elle entreprit de fouiller ses poches, et n’eut aucun mal à y dénicher la seringue responsable de son état, ce qui la poussa à ajouter, incrédule :

- Rassure moi, tu n’es tout de même pas assez bête pour ranger une aiguille de cette taille dans ta poche de pantalon ? Je préfèrerais croire que c’était un stratagème pour que je m’occupe de toi.

Elle était perturbée, de le trouver avec une seringue. Bon, il était en Santé Magique, il devait en voir passer, des seringues, mais les seringues ne lui avaient jamais évoqué la bonne santé. Elles lui rappelaient Andréas, et ne se rattachaient, dans son esprit, qu’à des expériences bizarres, ou des dépendances inquiétantes à des substances douteuses. Mani avait fumé tout ce qui pouvait se fumer, des cigarettes parfumées au chocolat à l’herbe du parc, mais non, décidément, Andréas lui avait coupé toute envie d’accéder au paradis par intraveineuses. Elle le scruta, méfiante, lui trouva des yeux fatigués, une apparence générale négligée, et reprit :

- Il n’y avait rien de dangereux, au moins, dans ta seringue ?

Oh, et puis mince, ça ne la regardait pas, ce qu’il faisait de son temps libre. Et le voir là, affaissé, lui jouait toujours le malin, commençait à devenir vraiment stressant. Elle proposa, charitable :

- Tu veux que j’aille chercher l’infirmière ?

Elle se leva, épousseta sa jupe, lui prouvant qu’elle était bel et bien prête à pousser la bonne grâce jusqu’à aller lui trouver du secours. Une fois debout, elle réalisa que quelque chose tapait un peu fort, dans ses tempes, et qu’elle avait du avoir peur, quand même. Elle esquissa un mouvement en direction des escaliers, et décida que, puisqu’il n’allait pas mourir à la seconde, elle pouvait laisser Mani être Mani. Elle se retourna, le rejoignit, précisant :

- Mais avant…

Plongeant droit sur lui ses yeux surmontés d’un fard à paupière beige tirant sur le rose, parce qu’elle n’avait pas assez mauvais goût pour marier un rose éclatant au bleu grisé de ses iris, et qu’elle pensait qu’on pouvait jouer sans mauvais goût la princesse du mauvais goût, elle lâcha :

- Dis moi, Tao…

Elle battit des cils, charmante, sucrée, et, se penchant, souffla à son oreille :

- Je t’ai manqué ?

Bon, d’accord, là, il aurait le droit d’avoir envie de lui en coller une. Manque de chance, il sen serait physiquement incapable. Ainsi inclinée sur lui, elle prit l’initiative, un peu tardivement, de l’aider à s’installer plus confortablement contre le mur. Il était lourd, le Tao. Il était pesant. Mais elle ne pouvait pas dire qu’elle n’était pas déjà au courant.
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Tao Lyngheid
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▌Né(e) le: 3 décembre
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Dim 1 Aoû - 4:47

Il avait espéré qu'elle reste. Il s'était douté qu'elle quitterait en faisant mine de se ficher de ce qu'il avait débité, mais quand même, fidèle à sa bêtise, se tenant obstinément à côté de la plaque, Tao avait un peu, rien qu'un peu, espéré qu'elle reste avec lui, cette nuit-là. Voire que celle-là.
C'est qu'elle aurait cédé, si elle avait renoncé à la salle commune, lui concédant alors un certain bon sens. Il aurait donc su que tout ce qu'il lui disait ne lui passait pas complètement d'une oreille à l'autre, qu'il y avait des choses qui restaient. Elle par exemple, serait restée, s'il en avait été ainsi.
Il s'était levé, près de deux minutes après le claquement de porte, et avait passé sa tête dans le couloir et attrapé des restes de Mani volatiles. Et il était retourné au lit, il avait fermé l'œil sans bouger d'un centimètre, figé comme un mort. Il avait bien dormi, les rêves l'avaient bombardé. Au réveil, il ne lui restait plus que des flashs, des impressions. Des dragons avec des manteaux de laine et des moutons qui crachaient du feu, une bergère tantôt rousse, tantôt blonde, brune, blanche, grise, bleue, verte... Et lui, avec une Mani qui lui mordait la fesse droite. Il s'était souvenu la douleur longtemps. C'est peut-être même ce qui l'avait réveillé.

Il ne s'était pas attardé dans la chambre, parce que c'était ennuyant. Il s'était habillé puis avait transplané jusqu'à l'université. Il s'était déshabillé et recouché. Plus tard dans la journée, il avait entendu parlé de la soirée de la veille, malgré lui, et de l'apparition de Mani. Il ne savait plus qui s'était assis sur son lit, et s'était mis à lui raconter comment il s'était retrouvé avec la Leverenz. Tao avait fermement maintenu la couverture sur sa tête, mais l'autre ne s'était arrêté qu'à la toute fin de son récit, au moment où Mani le plantait là. Là quelque part, il n'avait pas noté où. Il n'avait pas noté grand chose, sinon que l'imbécile qui lui servait d'ami espérait faire partie de ceux que Mani revisitait, de temps en temps. J'crois que j'ai un peu le béguin. Qu'il lui avait avoué comme une fillette. Et Tao s'était rendormi.
Après... Rien. La Mani qui passe, par ci par là, accompagné de tel ou tel autre. Son serviteur de la journée. Il avait fait l'effort de lui retourner ses salutations, brèves, lui offrant un de ces sourires qu'on distribue aux connaissances qui ne valent pas la peine que l'on déploie trop d'efforts. Il l'avait même évitée, une ou deux fois. Comme il avait évité la question d'un de ses collègues. Il s'est passé un truc, avec Mani? C'est que ce n'était plus pareil, maintenant qu'il avait été rayé de la liste comme les autres, mais ça, il n'arrivait pas à en être fier.

Trop occupé à se montrer indifférent à l'indifférence de Mani et à récupérer ce qui semblait être des heures et des heures de sommeil qu'il avait marchées plutôt que rêvées, Tao avait laissé filer de bonnes occasions. Son instinct des bons coups était défectueux et, résultat, il avait ouvert les yeux, un soir, étendu sur son lit, et avait plaqué ses mains sur son front en prenant conscience de son régime involontaire qui commençait dangereusement à ressembler à de l'abstinence. Pour remédier à la situation, il avait troqué quelques heures de sommeil pour une soirée dans la salle commune. Hélas, une gorgée de trop de pur feu avait eu raison de lui. Une certaine... Ma...rie? Maria? Mathilde? Avait perdu son temps à dégager ses cheveux de son visage et à lui éponger le front entre deux déluges, alors qu'il avait la tête contre le siège d'une toilette.

Et là, dans les cachots, pris au piège derrière les barreaux de son squelette, il avait aussi espéré qu'elle reste cachée derrière sa caisse plus longtemps. Mani était vraiment décevante, tout compte fait. Il vit ses souliers venir vers lui et mit du temps à arriver à en détacher son regard. Des vrais souliers de Barbies, vrais de vrais, mais en plus gros. Le décolleté qui se découvrit sous ses yeux, cependant, le tira de sa contemplation pour l'entraîner vers une autre. Mais la séance s'écourta rapidement. La Leverenz s'attardait, elle perdait son temps, justement. Il l'aurait préféré plus Mani, cette fois, et suffisamment Barbie pour ignorer qu'il n'était pas normal d'ainsi s'affaisser, tout bonnement. Elle aurait dû l'enjamber et partir retrouver son Ken.
Plus agacé qu'incapable, il l'ignora, faisant la sourde oreille et s'imaginant paralysé jusqu'à son cerveau, fixant le vide. La poupée ouvrait la bouche, mais il n'y avait personne pour lui prêter des mots. Elle devait parler de voitures roses ou de maisons roses, un truc dans le genre. Elle devait lui demander s'il préférait les jupes roses ou les shorts roses. J'y penserai, lui répondit-il par télépathie, repasse dans dix ans. Les Barbies avaient la tête vide, elles devaient bien capter les ondes télépathiques... Mais celle-ci était défectueuse, apparemment.

Un mot parvint à franchir le détachement obstiné de Tao. Infirmière. Il tenta d'activer sa mâchoire et d'y coordonner son souffle, mais manqua s'étouffer avec sa salive en toussotant. Il déglutit, inspira en songeant que la prochaine tentative serait la bonne, mais voilà que Mani faisait la Mani. Il n'avait pas envie de jouer, ce n'était pas difficile à deviner, et pourtant, elle était là à lui susurrer à l'oreille des choses auxquelles il ne prendrait pas la peine de répondre, s'il arrivait à dire quoi que ce soit.
Malgré ses efforts pour se mouvoir par lui-même, Tao n'aida aucunement Mani à l'adosser au mur. Une fois qu'il l'eut dans sa mire, il riva ses yeux aux siens, déterminé.

- Non...

Grognement, plainte désarticulée venue des tréfonds de sa gorge? Quelque chose comme ça. Il avala sa salive, craignant l'inondation, et reprit, parvenant, en y mettant un peu de cœur, à articuler davantage. S'il ne parlait pas trop vite, elle devrait comprendre. Au moins deviner l'essentiel du message, espérait-il.

- Pas l'infirmière.

Pas si mal, finalement, mais sa tête ne s'allégea pas malgré cette évacuation de mots. Incapable de la soutenir plus longtemps, la nuque fléchit et Tao fut contraint à changer d'angle de vue.

- Un accident... C'était pour le petit rat... Ça va passer...

Inutile de s'inquiéter, inutile de s'inventer un nouveau jeu. Il n'en avait nullement l'envie et ne s'en sentait pas la force. Il perdrait à coup sûr et elle n'aurait aucun mérite. Il abandonnait d'avance alors pas la peine de commencer. Une seule partie avec Mani c'était bien assez. Déjà que la leur avait durée trop longtemps. Enfin, ce n'était même pas un jeu, de toute façon. C'était juste... N'importe quoi. Et puis il aimait à se convaincre que les choses étaient réglées, entre eux. Elle continuerait à mener sa vie de mauvaise actrice réduite à ouvrir les jambes pour se faire valoir, et il ferait toujours la guerre aux bobos, en la guettant, du coin de l'œil, danser sur le bord de l'étagère à poupées. Il tendrait la main en temps et lieux, pas avant. Il avait fait ce qu'il pouvait. Elle s'était fichu de lui comme de tout le monde. Pas la peine de se fatiguer plus longtemps.

- Merci. Salut.

Il avait toujours les souliers roses dans son champ de vision, mais peu lui importait. L'idée, c'était qu'elle dégage, dans sa petite robe moulante. Qu'elle fasse claquer ses talons sur les marches de pierre en lui offrant la vue de son petit derrière rose. Ce serait bien assez, il s'en contenterait.
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Mani Leverenz
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Dim 1 Aoû - 16:40

Il ne voulait pas jouer. Compréhensible, étant donné son état, mais elle se dit que le Tao qu’elle aimait bien, enfin, qu’elle aimait bien détester, aurait continué à faire semblant d’être intéressant, même avec mal partout, et qu’il y avait autre chose. Il ne voulait plus jouer. Du tout. Mais elle, si. Dix minutes plus tôt, elle aurait dit que non, qu’elle ne voulait même plus voir sa tête. Mais c’était dix minutes avant de réaliser qu’il avait encore moins envie de la voir qu’elle n’avait envie de le voir. Elle ne pouvait tout de même pas lui avoir laissé un aussi mauvais souvenir. Si ?

Très bien, la Barbie ne serait pas sa meilleure alliée. Et Tao méritait mieux qu’une Barbie. Non qu’il soit particulièrement intelligent, mais la Barbie était réservée à un autre genre de crétins. Elle détacha ses cheveux, les secoua. Un changement de coupe de cheveux pouvait modifier radicalement une apparence, et sa nouvelle inspiration capillaire restait vaguement déroutante. Mais, au milieu des deux longs rideaux blonds, un peu trop soyeux, un peu trop sages, il y avait les yeux de Mani, et ils avaient perdu leur stupidité d’emprunt. Il y avait les yeux de Mani, et il y avait le nez de Mani. Et il y avait la bouche de Mani, aussi. Une bouche encore toute rose. Elle lui plaqua un baiser sur la joue, pour essuyer son rouge à lèvres. Résultat, elle lui laissa la marque de ses lèvres, et des paillettes incrustées dans la joue. Elle passa son pouce dessus, mais n’appuya pas assez pour tout enlever. Elle le marquerait physiquement, à défaut de l’avoir marqué tout court. Vernis en rose, le pouce. Elle vira ses chaussures. Vernis en rose, les ongles des pieds. Ainsi posée sur les plantes de pieds, elle faisait moins rose. Juste un peu rose. Juste un peu beaucoup rose. Mais un peu moins fausse. Un peu pas beaucoup habillée, tout de même. Extrêmement Mani.

Il n’avait pas le droit de se débarrasser d’elle. Elle n’était pas d’accord. On ne se débarrassait pas de Mani Leverenz. On la regrettait. Merci. Salut. Non, mais il se foutait de qui, là ? Elle en oubliait déjà qu’elle avait effectivement décidé de partir. S’il voulait qu’elle parte, elle se découvrait l’envie subite et inexpliquée de rester, au contraire. Le troubadour qui se permettait de congédier la Marquise, c’était le monde à l’envers. Non non non, monsieur l’homme des cavernes. Elle s’assit en tailleur, riva ses yeux aux siens, annonça :


- Cherche pas, je reste.

Elle leva son bras, rappela :

- Je t’en dois une, tu te souviens ?

Elle n’avait pas toujours remboursé ses dettes. D’ailleurs, elle estimait que tout ce qu’on faisait pour elle était normal, et gratuit. Le monde se divisait en deux catégories. Les servis, et les serviteurs. Elle l’avait pensé très tôt. Elle avait été irrité que la jeune fille au pair ne soit pas au courant. Quand elle avait allumé la télévision, elle était charitablement venue le lui rappeler. Tu es là pour me distraire, et je m’ennuie. Mais, ce soir, c’était son tour, de devoir distraire quelqu’un. Il ne lui avait rien demandé, soit, et elle l’exaspérait déjà, d’avance. Mais, considérant l’état de prostration dans lequel il se retrouvait condamné, même de l’exaspération serait salutaire, et lui ferait passer le temps plus vite.

Il voulait qu’elle s’en aille. Quand elle se leva, et quitta les cachots, il dut espérer qu’elle ne reviendrait pas. Mais si, elle revint, armée d’une bouteille d’eau, et d’un whisky. Le whisky, c’était pour elle, et elle lui fit son affaire immédiatement. L’eau, elle la porta jusqu’à la bouche de Tao, et le fit boire, comme une poupée. Enfin, elle supposait, parce qu’elle n’avait jamais joué à la poupée. Elle en avait noyé une, dans son bain, un jour, mais son expérience s’arrêtait là. Tout près de son oreille, elle en profita pour murmurer :


- Je te dois autre chose, aussi.

Parfois, Mani était plus Mani que Mani, et, cette fois, Mani surprit Mani. Elle surprit sans doute Tao aussi. Quoique. Sans doute pas, en fait. Peu importait, elle était déjà passée à l’observation consciencieuse de sa tête de beau garçon fatigué, et elle reprit, très sérieuse :

- Je crois que je vais te couper les cheveux, ça ne t’ennuie pas ?

Elle extirpa sa baguette, coincée sur le côté de sa jupe, souleva une des longues mèches brunes, et la trancha, d’un coup sec. Il valait mieux ne pas trembler, s’il ne voulait pas qu’elle lui taillade la joue, au passage. Elle s’empara d’une deuxième victime, la considéra, et interrogea, dans le vide, faussement songeuse :

- Je me demande jusqu’à quel point je peux être chiante.

Elle reposa les yeux sur lui, son visage rieur répondant tout seul à la question. Beaucoup, beaucoup. Elle pouvait être beaucoup, beaucoup chiante. Et elle n’avait pas fini de l’être. Elle se doutait qu’il aurait envie de l’étrangler, mais, bizarrement, ou non, ça ne l’amusait que d’autant plus. Et, aussi mal choisi que soit le moment, elle affirma :

- Si, je t’ai manqué. Pourquoi tu mens ?

Mue par une de ces impulsions à la mode Mani Leverenz, elle s’exclama, ravie :

- Je sais ! On va faire un jeu. A chaque fois que tu mentiras, je te couperai une mèche. La première, c’était pour l’exemple. La deuxième…

Les cheveux filèrent droit vers le sol, avant qu’elle n’achève :

- …. c’est parce que je t’ai manqué. Si tu tiens à ta coupe ringarde, attention à la prochaine question.

Elle n’eut pas vraiment besoin de réfléchir, pour trouver la question en question. Elle l’articula posément, pesant sur chacune des syllabes, comme si elle s’apprêtait à émettre une hypothèse de la plus haute importance :

- J’ai été ton meilleur coup, non ?

Question piège. Si c’était vrai, il ne le dirait pas. Et si c’était faux, elle refuserait de le croire. La troisième mèche regardait, tremblante, la baguette qu’elle faisait nonchalamment tourner entre ses doigts. Elle allait y passer, elle le savait, alors qu’elle aimait bien, vivre sur la tête de Tao.
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Tao Lyngheid
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Mer 4 Aoû - 0:19

Des mois durant, enfant, Tao avait traîné avec un gamin qui l'avait pris pour une fille. Indulgent, il avait toléré que des fois, le petit gars lui prenne la main, lui dise qu'il était belle et lui demande de lui montrer son truc. Qu'il ne lui avait jamais montré, d'ailleurs. Autrement il aurait compris. Sans doute. C'est que peut-être, lui avait dit un cousin remué, que son pote il préférait les garçons aux filles. Ça arrivait, et il fallait respecter ça tout en lui disant que lui, il n'était pas pareil, enfin, si c'était le cas. Si, si, c'est le cas. Moi j'aime les filles. Alors fallait lui dire, sinon ça lui ferait plus de mal encore, s'il le laissait tomber amoureux de lui et s'imaginer qu'il l'embrasserait sur la bouche. Ok. Tao était donc passé aux aveux. Je vais pas me marier avec toi. Pourquoi? qu'il avait demandé, l'autre, penaud. J'aime pas les garçons. Mais quand tu les aimeras, tu voudras pas m'épouser, s'il te plaît? Je les aimerai jamais. Je préfère les filles. Alors t'auras jamais de bébés. Avec toi non plus. Les types ça fait pas des bébés ensemble, c'est ta mère qui t'as dit ça? L'histoire s'était terminée bizarrement. L'autre était demeuré planté devant Tao la gueule entrouverte, complètement con. Ce n'était que des années plus tard qu'il avait capté. C'était les cheveux. On lui trouvait, à l'époque, soit un tête d'angelot, soit une tête d'on ne savait pas trop quoi, de garçon ou de fille manqué(e).

Tôt, il avait décidé que sa tignasse noire lui couvrirait les oreilles. D'abord parce que sa mère exigeait le contraire, puis parce qu'il y avait pris goût. Les autres ils avaient pour la plupart les cheveux courts, mais pas lui. Non seulement il se retrouvait avec un prénom cool qui évoquait l'essence de la réalité, lui avait dit un chinois, une fois, mais en plus il avait les cheveux d'un vieux sage. Ce serait mieux encore quand il les aurait blancs. Alors, il aurait la certitude d'être devenu quelqu'un de grand que l'on citerait pendant les millénaires à venir. Et quand il apprendrait au monde qu'il était le tout premier Lunien, ils le croiraient, tous. Il avait également prévu se faire pousser une barbe pour l'agencer aux cheveux mais en fin de compte, parce que les filles ça leur plaisaient moins de jouer dans une barbe plutôt que dans des cheveux, il avait remis le projet au jour de son cinquantième anniversaire. Sage décision, car Mani aurait sans doute commencé par là.

Et effectivement, il s'était pris à espérer qu'elle l'abandonne pour de bon quand elle s'était éclipsée. En vain, il avait tenté de porter sa main à sa joue afin d'y effacer le baiser de Mani. Parce qu'il savait que lorsqu'il le reverrait, ce ne serait pas la Barbie, qui lui passerait à l'esprit, mais l'autre, celle qu'elle avait libérée en lâchant sa tignasse blonde de poupée. La Mani des souvenirs qu'il avait rangés dans un placard de sa tête et sur lequel il devait pousser pour ne pas qu'il déborde. Il en viendrait à bout, assis contre la porte, le nez dans ses parchemins, à des années lumières du système Mani et toutes ses planètes.
Tout de même, il aurait fallu qu'il soit un peu plus bête pour se convaincre qu'elle ne reviendrait pas. Elle n'en avait pas terminé avec lui et profiterait de la situation. Il se demanda ce qu'il aurait fait si elle s'était retrouvée à sa place et, la réponse lui sembla si ennuyante qu'il chassa l'idée aussitôt, pour se résoudre, docile, à boire l'eau qu'elle lui avait rapportée. Au point où il en était, il ne craignit pas bien longtemps qu'elle ne l'ait doublement empoisonné.

Elle ne lui devait plus rien, se contenta-t-il de penser en jetant un regard au décolleté qui s'était rapproché comme elle lui parlait à l'oreille. L'état apathique dans lequel il se trouvait contribua beaucoup au calme qu'il parvint à maintenir le temps de la torture. Ce devait être la chose la plus méchante qu'on lui avait faite subir, qu'il se dit en observant fixement la mèche brune gisant sur la pierre. Mani n'avait-elle pas mieux à faire? N'avait-elle pas une horde Kens qui l'attendaient, leur beau sourire gravé sur leur tête qui sonnait creux? Pourquoi perdre son temps à s'en prendre à d'innocents et magnifiques cheveux qui ne lui avaient absolument rien fait? Il était rayé de la liste et elle voulait encore qu'il la supplie? Mais c'était passé, cette histoire. Inutile de s'acharner, elle en trouverait d'autres, des imbéciles qui lui raconteraient tout ce qu'elle voudrait entendre. Tao était prêt à parier qu'ils sauraient même se débrouiller pas mal avec les péripéties de la Marquise, si elle leur offrait un tour de montagnes russes en échange. Et puisqu'elle était plus intelligente que lui, elle savait tout ça. De toute façon il lui avait avoué s'être condamné à la sauver de sa phobie de rides, elle avait entendu. Et même si elle préférait se faire croire qu'il disait n'importe quoi, elle avait entendu. Elle voulait quoi de plus? C'était déjà trop. C'était déjà insupportable, comme promesse, alors qu'elle arrête, maintenant.

Et cette pauvre mèche ne se remettait pas du coup. Elle était bel et bien morte. Aussi crevée que sur son crâne. Pas de chance. Il pouvait sentir les autres s'affoler. Si elles avaient pu, elles auraient volé dans tous les sens et il se serait retrouvé avec des tas de nœuds. Ces mèches qui depuis toujours s'étaient montrées si sages, si légères, qui ne demandaient presque rien, qui ne vivaient que d'amour et d'eau fraîche, avec en prime du savon, parce qu'elles étaient si gentilles, justement. Il fallait les récompenser. Tao était sans mot, sans voix, parce qu'il ne pouvait rien faire pour sauver sa crinière et que Mani était une démone. Qu'elle retourne chez le diable, avec ses jeux impossibles, et qu'elle apporte ses chaussures débiles avec elle.
Les yeux toujours rivés à la toute première victime, Tao soupira, puis leva les yeux vers la criminelle. Il inspira un bon coup et, gonflant les joues, lui cracha au visage le reste d'eau, et de salive, qu'il avait discrètement conservée dans sa bouche, d'où son mutisme.

- Non! qu'il lâcha du même élan.

Il espéra miraculeusement trouver la force de se lever, ou au moins de lever la main et d'emprunter la baguette de Mani pour disparaître, mais il n'eut que son petit doigt, qui répondit à l'appel, se tendant comme sous le coup d'une infime décharge électrique. Et puis après, crevé comme le reste, comme les mèches qui agonisaient par terre. Il irait peut-être bientôt les rejoindre, les rassura Tao par la pensée. Forcément, les cheveux et le cerveau, eux, pratiquaient la télépathie. Lyngheid-deux-bras-moins-deux-mèches, en revanche, se sentait la mâchoire plus fonctionnelle, ainsi enchaîna-t-il sans tarder, craignant que le dragon ne s'éveille trop vite.

- Arrête de me couper les cheveux! C'est pas à toi! Respecte le pied ET les cheveux. Compris?

Elle comprendrait ce qu'elle voudrait comprendre, cette conne de Mani. Pas assez intelligente, finalement, pour éviter qu'il lui en veuille. Et s'il lui en voudrait, c'est qu'il la détesterait davantage. Elle pouvait oublier ses supplications. Il retournerait à ses bonnes vieilles habitudes. Enfin, plus ou moins.
Merde, Tao. Quel con il avait été, de coucher avec elle. Même si c'était au-dessus de ses forces d'arriver à le regretter. Et quel con, aussi, de ne pas s'être départi de ce qui lui servait de cervelle, pendant ces soirées étirées avec elle. Maintenant elle était mieux armée que lui. Surtout dans le moment. Mais il persista à alimenter son discours, espérant rebuter la bête. Espérant qu'elle préfère aller trouver réconfort dans son château rose auprès de ses valets roses.

- T'aurais voulu que je bave, en te voyant, c'est ça? Pour quoi faire? Tu sais que t'es belle. Tu sais que je le sais. Tu m'as déjà eu, alors c'est bon maintenant. Laisse-moi me planter des seringues dans les cuisses tranquille... finit-il bien plus doucement qu'anticipé.

Il ne soutint pas son regard plus longtemps et s'en remit à ses mèches décapitées. Pauvres, pauvres, cheveux...
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Mani Leverenz
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Mer 4 Aoû - 2:32

Elle, elle n’avait pas du tout évité le sujet. Elle l’avait dit, qu’elle avait couché avec Tao. Ou plutôt, elle avait habilement fait passer le message, de telle sorte que l’université entière devait être au courant, à présent. Les voies du Seigneur étaient impénétrables, mais les voies de diffusion des nouvelles étudiantes avaient des particularités différentes, l’une d’entre elles étant que Mani Leverenz en tirait les ficelles à sa guise. Elle n’avait pas particulièrement l’habitude d’afficher ses frasques, et, sans les cacher, adoptait la tendance qui consistait à ne rien nier, et à laisser les autres lui construire sa légende. Mais cette fois, elle avait tenu à ce qu’on le sache. Et, inutile de se leurrer, elle savait pourquoi. Ce n’était pas un message à vocation informative, puisqu’elle se moquait pas mal d’égayer le quotidien morne de ses camarades, mais à destination de Tao. Pour lui éclater au visage qu’il avait perdu, et qu’il la trouvait belle, et qu’il serait désormais de notoriété publique que Tao Lyngheid n’était pas insensible au charme de Mani Leverenz. C’était aussi jouissif que de lui balancer une bombe à eau du dernier étage d’un immeuble, et de s’accouder au rebord de la fenêtre pour admirer la tête qu’il ferait en la recevant. A la réflexion, elle jugea que c’était très masculin, comme attitude, et que ça manquait de subtilité. Normalement, quand elle rentrait dans la salle commune, et qu’on lui demandait où elle avait passé sa soirée, elle préférait répondre que ça ne regardait qu’elle, ou lancer une de ces boutades lourdes de sens qui lui allaient si bien. Ne rien dire en laissant tout supposer. Se contenter de lâcher qu’elle avait passé une bonne soirée, ou, carrément, se taire, hausser les épaules dans un sourire, et être absolument sûre qu’ils en avaient déduit l’essentiel.

Mais, là, elle avait dit qu’elle était avec Tao, et, si elle l’avait annoncé comme si c’était parfaitement anodin, et s’il n’y avait jamais rien eu de plus normal et logique sur terre, elle s’était bel et bien sentie fière d’elle. Et autre chose, aussi, de moins agréable, qu’elle avait chassé, préférant se focaliser sur une victoire qu’elle estimait lui être revenue. Elle s’aperçut qu’elle détestait encore plus qu’elle ne le pensait qu’on prétende ne pas être attiré par elle. Etrange, tout de même, cette obstination qu’elle mettait à se prouver qu’elle pouvait avoir qui elle voulait. Tao devait s’en être rendu compte, et il avait été décidément exagéré de sa part de lui parler de vieillesse. Il avait beau avoir été aussi faible qu’un autre, il était tout aussi conscient qu’elle que la séduction n’avait qu’un temps, et que, si c’était dur pour tout le monde, ce serait encore plus dur pour elle. Au fond, elle trouvait presque inconcevable qu’on puisse lui reprocher de profiter de ce qu’elle perdrait, fatalement.

Si j’avais su qu’il allait mourir, j’aurais passé davantage de temps avec lui. Ah, si j’avais su. Si j’avais su que ce si beau musée allait fermer, je serais allé le visiter avant. Ah, si j’avais su. Si j’avais su que la vie était si courte, j’aurais fait tout ce qui me passait par la tête. Ah, si j’avais su. Eh bien, justement, Mani savait. Qu’on ne devrait jamais enseigner autre chose que le présent, à l’école. Qu’on ne devrait pas demander aux enfants ce qu’ils veulent faire plus tard, mais ce qu’ils veulent faire, maintenant. Même si les trois quarts des élèves de la classe risquaient de répondre qu’ils avaient envie de rentrer chez eux. Elle se dit que Tao était con, de vouloir qu’elle soit une autre, alors que c’était d’elle, qu’il avait eu envie, telle qu’elle était, et forcément un peu parce qu’elle était ce qu’elle était. Même physiquement, elle n’aurait pas été cette Mani, si elle avait été différente. Elle n’aurait pas été aussi belle, si elle ne se comportait pas comme si le monde lui appartenait. Elle aurait eu les mêmes traits, oui, mais ils n’avaient rien d’exceptionnel, si on ne les assortissait pas à sa vitalité éclatante, à ce corps, qui n’était séduisant que parce qu’elle l’entretenait, qu’elle savait le mouvoir, à cette sensualité ravageuse, inextricablement liée à sa confiance en elle, à ce sourire, tantôt charmeur, tantôt moqueur, dans lequel on lisait que personne ne lui arrivait à la cheville. Que Tao ne l’aime pas beaucoup était une chose, mais il ne pouvait nier qu’elle lui avait plu. Et, s’il regrettait de l’avoir déshabillée, tant pis pour lui. Non, ça l’énervait, quand même. C’était bien, à l’hôtel, il était obligé de le reconnaître. Sinon, il était mauvais joueur. Sauf qu’il était mauvais joueur, elle l’avait remarqué plusieurs fois. Mais quand même. Quand même, quoi. Il avait passé une bonne partie de la nuit avec elle. Il aurait du se considérer chanceux. Mani Leverenz sur un plateau, littéralement. Même si elle avait été insupportable. Elle était toujours insupportable. Mais elle avait le droit de l’être, parce que les compensations valaient le détour.

Tu n’as qu’un corps, et pas de tête, lui avait lancé un copain, agressif. Et, alors que les autres s’attendaient à ce qu’elle bondisse, s’énerve, voire lui flanque une gifle, elle n’en avait rien fait. Elle ne s’était défendue que d’une phrase, même pas entière, un bout de phrase, jetée dans un éclat de rire. Oui, mais quel corps ! Il y avait plus, derrière cette réplique anodine, cette bonne blague qui les avait fait s’esclaffer, et décréter que Mani ne changerait jamais. Il y avait un immense j’assume. Il y avait un je vous emmerde, aussi, qu’ils avaient feint de ne pas déceler. Non, on ne la changerait pas, et Tao pas plus que quiconque. Encore moins que quiconque, d’ailleurs, parce qu’il se produisait quelque chose de bizarre, quand elle était avec lui. Elle avait encore plus envie d’être Mani que d’habitude, comme s’il exacerbait les côtés d’elle qu’il aimait le moins, ou qu’elle pensait qu’il aimait le moins. C’était pour ça, qu’elle lui avait coupé les cheveux.

Difficile de savoir, quand elle laissa ses joues retomber sur ses mains, et qu’elle appuya ses coudes sur ses cuisses, dépitée, les lèvres boudeuses, si elle jouait la comédie, mais elle avait tout à fait l’air d’une enfant à qui on vient de refuser une sucrerie. Elle n’était pas contente. Il ne voulait pas participer. Si elle avait été gamine, elle lui aurait piqué son goûter, et elle aurait dit à tout le monde que ça ne servait à rien de jouer avec lui, et qu’il fallait qu’il retourne dans les jupes de sa maman, puisque c’était une chochotte. Que, non seulement il avait des cheveux de fille, mais en plus, il y tenait comme une fille. Elle lui aurait même inventé un surnom. Taonichette, et, à force de passer de bouche en bouche, ce serait devenu Choupinette. Toute la cour de récréation l’aurait appelé Choupinette. Si ça l’avait fait pleurer, on l’aurait encore plus traité de fille. Oui, c’était une insulte, ça, fille. Surtout quand on était un garçon. Mais aussi quand on était une fille, et qu’on habitait dans la tête de Mani. Et ça aurait marché, si elle avait fait tout ça, parce que les autres enfants l’auraient suivie, et qu’ils avaient toujours préféré être dans la bande de Mani que contre Mani. D’abord parce qu’elle était marrante, et qu’on ne s’ennuyait pas avec elle, et ensuite, parce qu’elle était vraiment trop moqueuse, et que personne n’avait envie de se voir examiné par elle. Elle trouvait ça un peu pathétique, Mani, qu’ils aiment tellement rire des autres, mais qu’ils ne supportent pas qu’on rie d’eux. C’était comme de jouer à chat, et de pleurer quand on se faisait attraper. Elle, elle riait, quand on se moquait d’elle, et c’était la meilleure technique pour que les attaques tombent à plat. Elle n’avait pas forcément compris que, là où elle débordait d’assurance, d’autres en manquaient cruellement, surtout à cet âge. Elle n’avait pas seulement des yeux de chat, elle devait aussi en avoir pris une ou deux caractéristiques. Elle donnait des coups de patte, pour s’amuser, elle déchiquetait des pelotes de laine, et elle ronronnait comme une bienheureuse, quand les autres s’offusquaient qu’elle ait tout griffé le nouveau canapé en cuir. Et elle jouait avec sa nourriture.

Le chat était fâché, et ses poils hérissés, ou ses sourcils froncés. Elle gonfla ses joues d’air, et les libéra dans un gros soupir, marque typique, chez les enfants, de mécontentement. C’est trop injuste. Je boude. T’es pas marrant. T’es un nul. Je te déteste. Et en plus, c’était un dégoûtant. Il lui avait craché dessus. C’était bien la peine de se maquiller, si c’était pour se faire cracher dessus. Ils étaient adultes, c’était fini, les concours pour savoir qui crache le plus loin. Et puis, elle était douée à tous les jeux stupides. Et aussi au beach volley, et au poker, et au bras de fer. Mais pas au pictionnary, on ne pouvait pas tout avoir. Elle était douée pour faire semblant de ne pas faire la gueule, aussi, mais là, on ne l’aurait pas cru, à la voir, posée sur ses mains, frustrée comme un chien à qui on a retiré son os. S’ils avaient été dehors, elle se serait assise sur le bord du trottoir. Elle releva la tête, et s’exclama, d’un air de reproche :


- Pourquoi tu veux jamais jouer ? Pourquoi t’as envie que la vie soit chiante ? Mince, Tao, ça repousse, des cheveux ! Ah ça, te planter des seringues dans les cuisses, c’est plus marrant, c’est sûr.

Lancée dans une voiture sans les freins, elle continua, quasiment dans le même souffle :

- Un petit rat ? Un petit rat, Tao ? Tu fais des expériences sur les rats, maintenant ? T’as pas mieux à faire, franchement, que de te retrouver coincé dans les cachots ? Mais quel genre de type bizarre tu es, à la fin ? Je t’interdis de me crier dessus. Tu devrais me remercier, ouais. Au moins, t’énerver contre moi, ça stimule tes muscles. J’suis assez stimulante, comme fille, t’as toujours pas remarqué ?

Et, pour conclure son discours, elle lui renversa le reste de la bouteille d’eau sur la tête. Ce n’était pas très gentil, sans doute, mais c’était soulageant. Et ça lui fit une drôle de tête, à Tao, comme s’il était passé sous une gouttière. Du coup, elle s’était calmée, et, ramenant ses jambes contre son ventre, elle se détendit, constatant que Tao avait décidément un don pour l’énerver. Elle repoussa ses cheveux de Barbie, et consentit :

- Très bien, je laisse tes cheveux tranquille. Et puis, c’est pas drôle, quand tu fais la victime.

Elle dessina des formes sans but, sur le sol, elle y étendit sa main. Une vraie main de Barbie, avec ce rose parfait sur les ongles, une main qui avait l’air d’avoir été livrée comme ça, coloration comprise. Pourtant, elle aurait changé, le lendemain, elle serait blanche, ou bleue, ou grise. C’était une main menteuse, comme sa propriétaire, une main qui s’inventait au fur et à mesure. D’ailleurs, elle s’apprêtait pas ne pas être parfaitement honnête, Mani. Elle n’avait jamais compté réitérer l’expérience, avec Tao, mais ça ne l’empêcha pas de relever :

- Maintenant que je t’ai eu, c’est bon, ça veut dire quoi, ça ? C’est moi qui décide. Et, comme t'es pas le pire, et qu'on est tous coincés ici pour l'été, je me disais qu'on pourrait être amenés à se rendre mutuellement service.

Délicieuse, romantique Mani. Elle avait, quand elle voulait, l’art et la manière de présenter les choses d’une très jolie façon. Et son allure de ce soir, avec ses mignons cheveux blonds, était particulièrement mal assortie à ses propos. Barbie était comme tout le monde, au fond. Elle en avait assez d’être amoureuse de Ken, assez qu’on l’associe sans arrêt au même garçon. Elle aussi, elle avait envie de s’amuser, et de parler librement, même si ça choquait les petites filles, et leurs parents. Cette fille de plastique à la plastique parfaite n’aurait jamais du devenir un jouet pour les enfants. Mani s’était déguisée en Barbie, mais elle finissait par déteindre sur elle.
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Tao Lyngheid
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Lun 9 Aoû - 19:56

C'est moi qui décide, qu'elle disait. Mani avait beau se moquer des filles, elle n'en était pas moins terriblement une. Et pas que physiquement. Elle en avait l'incompréhensible esprit tordu dans tous les sens. Et plus tordu encore que la moyenne. Elle était tellement fille qu'elle se croyait au-dessus du reste de son genre. Le stade « Mani », que Tao décida de le baptiser. Puis parce qu'elle était plus fille encore que la plus fille des filles qu'il avait eu le malheur de fréquenter, il se dit, se répéta, se cloua dans la tête, qu'il valait vraiment mieux mettre un terme à cette histoire, terminée ou pas, et passer à la suivante. Retrouver ces filles juste filles comme il faut avec lesquelles il avait développé des trucs pas mal efficaces. Il en attraperait une qu'il pourrait aimer et il l'aimerait et alors il aurait relativement la paix. Et quand il en aurait marre, il la tromperait. Elle viendrait à s'en douter et ils se chicaneraient et se sépareraient et finalement se rendraient compte qu'ils s'aimaient vraiment alors ils reviendraient l'un vers l'autre, convaincus qu'ils passeraient le reste de leurs jours ensemble. Et qui sait, peut-être passeraient-ils le reste de leurs jours ensemble. Jusqu'à ce que Mani rapplique, dans son bureau de directeur d'hôpital, atrocement belle avec ses quelques rides qu'elle lui jetterait au visage. « Tiens ta promesse, Tao. »
Non, ce ne serait pas comme ça. Plutôt il la croiserait dans la rue, avec à son bras un fringant jeune homme qui lui aurait fait oublier de devenir fantôme.

Vivement le futur, car au présent, il trouva pénible de porter le blâme à nouveau. Il lui avait offert l'occasion de se débarrasser de lui, elle aurait dû en profiter. Maintenant, qu'elle ne se surprenne pas qu'il n'ait pas envie de jouer avec elle, il n'avait même pas eu envie qu'elle l'aide, qu'elle lui adresse un seul mot. S'il avait hésité à poursuivre son chemin, c'était à cause de son cul. Parce qu'il valait au moins un petit détour, mais s'il l'avait reconnu plus tôt, il l'aurait évité aussi.
Alors ta gueule, Mani. Je n'ai pas envie qu'elle soit chiante, la vie, elle l'est. T'en es un des principaux facteurs.
S'il lui avait dit, plutôt que de l'avoir ruminé en boudant, elle serait peut-être partie. Il se renfrogna davantage en y pensant, maudissant sa retenue. C'est qu'il devait encore avoir des miettes de quelque chose pour elle dans le cœur. Possible qu'il crut toujours qu'elle ne se fichait pas complètement de ce qu'on pouvait penser à son sujet. Possible qu'il douta du soulagement que lui conférerait la solitude qu'il croyait espérer à ce moment-là. … Impossible.
L'eau sur sa tête lui tira un brouillon de frisson. Et ses cheveux cessèrent de hurler d'effroi. Une douche froide, quoi de mieux pour se remettre les idées en place... Ou se les égarer. Physiquement, en tous les cas, ce fut plutôt bénéfique. Même si les jambes de Tao persistaient à faire relâche, il lui sembla retrouver un peu de vigueur. Comme si le sang s'était figé et qu'il reprenait tranquillement sa course.

Mais franchement, il en était un peu une, victime, non? Ça ne lui plaisait pas, à Mani, de faire un martyr aussi aisément? Elle aurait dû rire, mauvaise, et lui planter deux poignards dans le crâne avec ses billes de chats, pour l'achever. Mais non, évidemment pas. Elle l'entraînait plus profondément dans son labyrinthe, en bonne fille qu'elle était, mais il se soupçonna plus apte à l'y suivre, désormais. Grâce à la bouteille d'eau. Il plissa les yeux, suspicieux, et ses doigts pianotèrent sur la pierre, au ralenti. Mani avait possiblement cherché à le réveiller, avec sa bouteille. Alors, c'est qu'elle voulait qu'il réfléchisse, et qu'il s'embourbe dans sa bêtise – comme il le faisait à l'instant – pour qu'une fois de plus elle puisse lui démontrer à quel point il était à côté de cette fichue plaque.
Et merde. Il baissa les yeux, se gonfla les poumons et souffla. Il s'était perdu tout seul. Rien de nouveau. Mais puisqu'il y était, songea-t-il, aussi bien errer, au hasard. Il finirait par retrouver son chemin. Et si ce n'était pas le cas, tant pis. Quelle importance. Perdu ici ou perdu ailleurs...

- Je sais pas trop. Ça me semble pas honnête, comme échange. T'y gagnes que le risque de devoir endurer mes bizarreries. Le reste, tu peux le trouver ailleurs. Et puis t'as plus rien à prouver à personne parce que tout le monde est au courant que tu m'as rayé de ta liste.

Il l'accusa d'un regard. Tao se doutait bien qu'elle avait dû prendre plaisir à ne pas se montrer plus discrète que nécessaire sur le sujet, et se demanda même si elle n'était pas partie de l'hôtel en étant portée par l'idée de justifier qu'elle était avec lui.
Mais qu'elle lui laisse entendre qu'elle n'était pas contre l'idée de répéter l'exercice le surprit. C'était une façon détournée d'avouer qu'elle en gardait plus qu'une victoire en souvenir, voire qu'il était son meilleur coup, alla-t-il jusqu'à supposer. Il tira de cette caresse à son ego de quoi hausser le coin de ses lèvres.

- Sérieux, Mani, tu rigoles pas avec moi comme tu le fais avec les autres gars, c'est clair.

Au contraire, même. Au lieu d'emprunter la voie de l'alcool et de la séduction basique, la voie facile mais sûre, ils s'échinaient à faire entendre à l'autre... Il ne savait plus quoi, à la fin.

- Et je doute que tu le fasses soit-disant pour me rendre service.

Il aurait crevé tout à l'heure et qu'est-ce que ça aurait pu lui faire. S'il avait cru dénoter un soupçon d'inquiétude dans sa voix ce devait être que ça l'avait un peu énervée qu'on puisse la retrouver avec un Tao mort à ses pieds. Quelle perte de temps que de leur expliquer que le pauvre imbécile s'était planté une aiguille dans la cuisse tout seul. Elle risquerait de manquer son Ken. D'ailleurs il était où, ce con, avec sa grosse décapotable rose? Il lui tordrait la tête jusqu'à ce qu'il puisse voir son propre derrière, à cet imbécile. Parce qu'il était en retard.

Il hésita à lui dire que s'il n'était pas le pire, c'est qu'il était peut-être le meilleur. Elle n'admettrait pas. Tout comme elle devait s'être douté, en lui posant la question, que lui-même ne lui dirait jamais qu'elle était son meilleur coup si vraiment elle était. Et de toute façon, elle devait s'être convaincue qu'elle l'était.

- Alors...

Étirant le mot et la main, ses doigts partirent à la conquête de Mani et escaladèrent les orteils vernis. On aurait dit des bonbons. Il les aurait bien goûté. Sa paume s'échoua sur le dessus du pied, épuisée de son périple. Et Tao leva les yeux pour retrouver ceux qu'il s'efforçait de ne pas redouter. Ça demandait beaucoup, de ne pas se laisser berner, bien que des fois, se prendre un mur, c'est pas désagréable. Le chemin pour s'y rendre ne l'est pas, du moins. Et les regrets ça ne vient toujours qu'après coup. C'est pratique.
Il arriva à hausser une épaule. On aurait plutôt dit qu'elle avait été pris d'un éclair de spasme, mais l'ordre venait bel et bien d'en haut.

- Ta question était impossible, Mani. reprit-il naturellement, nonchalant. Mais...

Encore un mot qu'il laissa traîner, comme il se laissait traîner partout où il passait. C'est difficile de faire deux choses en même temps, voilà pourquoi. Cette fois c'était pour que la main reprenne son épopée, enserrant le pied de Mani. Ensuite il fallait le ramener à bord. Tao y mit tous ses faibles efforts, hissant le trophée à lui. Ses moyens lui revenant petit à petit, il parvint à y mettre l'autre main et la plaqua au mollet, tira encore.

- En fait... C'est que tu voulais savoir si pour moi aussi ça avait été mon meilleur coup! T'en fais pas, je dirai rien.

Et il lui murmurait cela un peu - trop - sérieusement. Je tiendrai cette promesse aussi, Mani, t'en fais pas petite chose, t'en fais pas poupée.

- À condition que tu me fasses disparaître de ta liste.

Après, pour ce que ça voulait dire... Aussi bien en hausser convulsivement les épaules.
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Mani Leverenz
C.A.M
C.A.M



 
▌Né(e) le: 28 janvier
▌Pays d'origine: Allemagne
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MessageSujet: Re: I'm a Barbie girl   Mar 10 Aoû - 2:24

Faire au mieux avec ce que l’on a, c’était un principe que Mani avait parfaitement bien ingéré. Si les hasards de la vie, selon elle, n’existaient pas réellement, et s’inclinaient devant la force des décisions, on ne maîtrisait rien des faits établis, à la naissance. Mais, aussitôt qu’on était assez grand pour se prendre en charge, ce qu’elle avait tenu pour acquis sans doute un peu trop tôt, on prenait ces faits, on les regardait droit dans les yeux, et on leur expliquait que, dorénavant, ils se plieraient à la marche des évènements. Elle n’était pas née fille d’un roi du pétrole, non, mais elle aurait pu en épouser un. Elle aurait fait creuser une piscine qu’elle aurait exigée remplie de champagne, aurait dormi dans un lit assez grand pour se perdre dedans. Elle aurait eu un domestique pour laver ses vêtements, un autre pour les plier, et encore un pour les ranger. Elle aurait quand même eu des dizaines d’amants, puisque son mari aurait souvent été en voyage d’affaires, et qu’il aurait été un crime de n’accueillir qu’un seul homme dans un lit aussi grand. Quitte à ne pas en trouver la sortie, autant y paresser en bonne compagnie. Elle se serait fait apporter sur un plateau des pâtisseries orientales, et, alanguie derrière des tentures aux couleurs chaudes, elle aurait nargué le temps qui passait sans lui apporter autre chose qu’une succession de délices toujours renouvelés.

Elle aurait pu, elle en était certaine. Elle était même certaine qu’elle aurait pu pousser n’importe qui à la demander en mariage. Bien sûr, en arriver là avec certains hommes aurait nécessité un travail de très longue haleine, mais elle restait persuadée qu’il n’en existait pas un seul qui aurait résisté à la perspective d’une vie en la compagnie de la femme qu’elle aurait alors choisie d’être. Heureusement pour eux, elle ne se marierait jamais, elle en était encore plus certaine. Et ce serait sans le moindre complexe qu’elle affronterait, plus tard, les regards compatissants des épouses qui seraient, selon elle, nettement plus à plaindre. Elles lui demanderaient sans doute pourquoi elle n’avait jamais été mariée, et elle répondrait que c’était parce qu’elle n’avait pas eu envie leur ressembler, avec un petit sourire en coin qui les exaspérerait. Et elles la considèreraient avec suspicion, pariant que ce devait être avec ce genre de femme que leurs maris les trompaient, ou songeaient à les tromper. Elles n’auraient pas forcément tort, d’ailleurs, mais ce ne serait pas le problème de Mani.

Elle pensa que Tao, lui, finirait par se marier, qu’il était du genre à se laisser embringuer, presque par hasard, presque sans s’en apercevoir. Elle pensa, ensuite, qu’il était possible qu’elle ait tout à fait tort, et qu’elle ne le connaissait pas du tout, au fond. Et que c’était tant mieux. Mais que, quoi qu’il en soit, il valait mieux qu’il ne fasse pas d’enfants. Le monde avait bien assez d’un seul Tao, et d’ailleurs, même ce seul Tao était en trop, puisqu’il énervait Mani Leverenz, et que le monde, soyons sérieux, aurait du être créé, en tous points, selon ses préférences. Les prairies auraient du être aussi bleues que le ciel, pour que ses yeux soient mis en valeur, quand elle s’asseyait sur l’herbe. Il aurait du exister des pilules pour avoir des enfants, plutôt que pour ne pas en avoir, pour qu’elle n’ait pas à se souvenir constamment d’emporter sa plaquette avec elle, étant donné qu’elle ne faisait, en la matière, confiance qu’à la science moldue, et qu’elle se méfiait comme la peste des sortilèges de contraception. On aurait du aménager des places réservées à Mani Leverenz, dans les bus, pour qu’elle n’ait pas à rester debout, en cas d’affluence, même si, il fallait l’avouer, il se trouvait presque à chaque fois un homme pour se lever gracieusement à son approche. Et, évidemment, on aurait du faire de la date de son anniversaire un jour férié, puisqu’elle avait de plus en plus tendance, quand le calendrier lui collait un an de plus, à déplorer la présence des gens susceptibles de le lui rappeler. Pour l’instant, elle n’échappait pas aux imbéciles qui jugeaient extrêmement malin de lui organiser, chaque année, une fête bruyante et énorme dans la salle commune, au cours de laquelle elle mettait un point d’honneur à paraître d’excellente humeur.

Tout ça pour dire que Mani était sûre qu’elle aurait pu devenir à peu près n’importe quoi, si elle en avait eu envie. Elle estimait que les cartes qu’elle avait reçues à la naissance, conjuguées aux cartes qu’elle avait échangées, voire fabriquées de toutes pièces, constituaient un mélange à la puissance détonante. Mais, finalement, il fallait reconnaître qu’elle n’en faisait rien qui mérite d’être noté dans l’histoire du monde. Si on voulait la juger sévèrement, on aurait même pu dire qu’elle ne consacrait ses journées à absolument rien de constructif, rien qui puisse servir, ni aux autres, ni à elle. Elle prenait les journées comme elles venaient, et n’accordait pas la moindre pensée à l’avenir, à moins qu’il ne s’agisse de décider combien de jours elle se laissait pour parvenir à séduire tel ou tel garçon. Elle avait lu l’histoire de la cigale et de la fourmi, mais elle se jugeait moins stupide que sa copine de la fable, et elle continuait à chanter, en été comme en hiver, sans avoir jamais encore rencontré de famine. Tiens, en parlant de famine, Tao n’avait pas terminé le récit qu’il avait commencé dans la rue. Mais, pour être honnête, elle n’avait pas non plus terminé ce qu’elle avait commencé sur lui.

Elle se demanda, perturbée, si tout avait fini par lui devenir définitivement trop facile, et si elle se ramollissait, au contact de ces étudiants dont l’allégeance lui était acquise, pour qu’elle soit si irritée, quand on refusait de faire ses quatre volontés. Et la réponse devait être oui. Oui, elle se ramollissait, parce que l’université était un terrain conquis, et qu’elle n’avait plus à y faire ses preuves. C’était ça, le problème, avec les communautés étudiantes. Une fois qu’on avait gagné sa place, on l’avait gagnée, on la rangeait dans sa poche, et le travail était terminé. A force de cataloguer les gens, de distinguer les asociaux des fêtards, les intellectuels des sportifs, on condamnait les laissés pour compte à rester des laissés pour compte, ce dont Mani se fichait éperdument, et les chefs de table à n’avoir plus aucun effort à faire pour être au centre de l’attention. Quand on était populaire depuis la première année, comme elle, et qu’on parvenait à ne pas se mettre à dos tout le monde en cours de route, il suffisait de jouer son rôle correctement pour le conserver. Les Cinq Plumes, par exemple, avaient parfaitement compris le principe, et ils inspiraient un tel degré de sympathie que, malgré leur conduite assez contestable avec les filles, ils continuaient à en séduire sans difficulté. Elle devait reconnaître que cet idiot d’Elias avait une côte de popularité inversement proportionnelle, selon elle, à ce qu’il valait. Malloy, en revanche, vaudrait probablement le coup, dans un ou deux ans, et elle se plaisait déjà à entretenir avec lui des rapports ambigus, quand elle n’avait rien de mieux à faire, qui avaient le mérite de distraire les autres occupants de la pièce. L’alliance de deux étudiants populaires était toujours un coup à faire beaucoup parler, et elle l’avait bien évidemment pris en compte, quand elle avait décidé de s’accorder une plus que brève liaison avec Andrew. Tout bénéfice pour lui, qui était devenu le seul Plume à avoir trouvé grâce aux yeux de Mani, tout bénéfice pour elle, qui s’était offert le plaisir de marcher sur le territoire d’Elias.

Quant à sa relation avec Jihel, c’était encore un coup de maître, bien qu’elle ne l’ait pas calculé ainsi. Au bout de plusieurs années, on persistait à s’interroger sur la nature réelle de leurs liens. Ensemble, ou pas ensemble ? Plus ensemble, ou de nouveau ensemble ? C’était plus simple que ça. Pour elle, qui n’était pas une adepte de la vraie amitié, Jihel était, en plus d’une valeur sûre, ce qui s’en rapprochait le plus. Il fascinait autant les femmes qu’elle fascinait les hommes, il était logique qu’ils aient trouvé un terrain d’entente, et que ce terrain soit bien souvent un lieu propice à des activités ludiques. Et, d’ailleurs, elle se rendit compte qu’il aurait été possible que Tao et elle adoptent le même mode de fonctionnement. Si Tao n’avait pas été un hypocrite, un séducteur des coulisses, un coureur de jupons qui ne s’assumait pas, et préférait rester un brave type. S’il n’avait pas eu tendance à la juger, à se méfier d’elle, sans doute avec raison. Si elle n’avait pas eu l’impression d’être en perpétuelle compétition avec lui, si elle avait déployé son charme comme un cadeau plutôt que comme une arme. S’ils n’avaient pas développé une antipathie l’un pour l’autre, qui, pour ne pas être incompatible avec leur attirance, leur interdisait tout armistice.

Au fond, elle le plaignait. Il ne savait pas profiter des bonnes choses. Cette nuit, à l’hôtel, il aurait pu la retenir, profiter de son deuxième tour, voire même en obtenir un troisième, s’il avait su maintenir la conversation sur des terrains légers et neutres. Trop de si. Et un triste constat. Ils avaient dérapé, tous les deux. Lui, en couchant avec elle. Elle, en se permettant de libérer, devant lui, des inquiétudes qu’elle n’avait pas l’habitude de laisser voir. Et elle se le permettait encore. Elle se permettait d’être différente, avec lui, plus facilement énervée, plus spontanée, plus instinctivement joueuse, sous le prétexte stupide qu’il l’avait déjà vue, un soir, lasse, et le visage, tout autant que les expressions, dépourvu de maquillage. Elle n’avait pas à craindre qu’il la trouve moins belle. Il la connaissait furieuse, presque désemparée, qui donnait des coups de pied dans les fauteuils. Mais, au point où ils en étaient, il avait tout à gagner, et rien à perdre, à recommencer. Encore une fois, il se montrait stupide, affichait une fierté d’homme mal placée. Cela dit, son trait d’humour était assez drôle. Il était drôle. Elle avait oublié qu’il était drôle, quand il voulait. N’empêche qu’elle ne laisserait pas passer cette évidente provocation. T’en fais pas, je dirai rien. Elle lui en ficherait, du t’en fais pas, je dirai rien. Alors, elle forma un sourire faussement attendri, un de ces sourires qu’on réserve aux enfants qui viennent de sortir une adorable bêtise, et elle répondit :


- Mais, mon pauvre chou, t’en fais pas, tu n’y es déjà plus, sur ma liste. Je n’y note que les quinze meilleurs, sinon je ne m’en sortirais pas. Tu étais tout juste quinzième, et j’ai croisé ton copain Florian, le soir où je t’ai laissé à l’hôtel. Mais je te félicite, c’est déjà très bien, ça prouve que tu as du potentiel. Un peu maladroit, mais plein de bonne volonté.

Quinze, mince. Elle aurait du dire vingt, ou trente. Tant pis, c’était trop tard. Il comprendrait le message. Dans l’état où il était, elle aurait pu le déshabiller qu’il n’aurait rien pu faire pour l’en empêcher. Il lui restait toujours la possibilité de crier au viol. Il aurait l’air malin, tiens. Au secours, je suis harcelé sexuellement par Mani Leverenz. Il ne trouverait pas un seul type pour le plaindre. Veinard, qu’ils lui diraient, plutôt. C’est qu’ils étaient nombreux, les types qui auraient rêvé qu’on leur inflige un pareil traitement. Mais elle ne le déshabilla pas, elle fit pire. Elle l’embrassa. Elle connaissait tout du baiser. Elle savait en faire une promesse, une délivrance, une taquinerie, un cadeau. Et elle savait en faire une torture. Oh, elle prit son temps. Elle effleura à peine ses lèvres, d’abord, avant de lui donner un échantillon de cette technique qu’on attribue, justement ou non, aux français. D’échantillon, elle passa à démonstration enthousiaste, et, jugeant que la température avait du monter d’un cran, elle s’arrêta net, sans pour autant s’éloigner de lui. Les yeux fixés aux siens, elle affirma, dans un quasi chuchotement :

- J’ai été ton meilleur coup, c’est un fait.

Et puis, elle se releva, comme s’il ne s’était absolument rien passé, camouflant avec une aisance remarquable le léger dépit qu’il lui avait inspiré en ne s’empressant pas d’accepter la grâce qu’elle daignait lui faire, et elle décréta :

- Idiot un jour, idiot toujours. Je te donnais la chance d’apprécier ces deux mois d’enfermement, et de quoi regretter, certainement, qu’ils ne durent pas toujours. C’est le genre de proposition que je ne te ferai pas deux fois. Je ne te donne pas deux jours pour te taper la tête contre les murs d’avoir loupé une occasion pareille.

D’un vague geste de la main, elle sonna la fin de leur entretien. La charité chrétienne, ça allait bien cinq minutes, et elle était certaine qu’elle l’avait plus réveillé, en cinq minutes, que l’infirmière ne l’aurait fait en deux heures. Ce qui ne signifia pas qu’elle quitta les cachots. Non, elle retourna se planquer derrière sa caisse, se souvenant brusquement d’Ambroise, qu’elle avait presque oubliée, à force de concentrer son énergie sur ce crétin de Tao. Elle devait s’être perdue en route, la gamine. Elle avait encore oublié ses chaussures, ça devenait une manie. La prochaine fois, il faudrait vraiment qu’elle se déguise en Cendrillon. Elle s’envoya une bonne gifle mentale. La prochaine fois, quelle prochaine fois ? Il n’y aurait pas de prochaine fois. Il fallait bien le punir de sa scandaleuse prétention. Elle y songerait, à la limite, s’il venait se traîner à ses pieds, s’il rampait, récupérait toute la poussière de l’université sur sa chemise, chantait sur tous les tons qu’elle était divine, et reconnaissait qu’il n’y avait pas plus belle, plus attirante, plus enivrante qu’elle, qu’elle le rendait fou, qu’il ne pourrait plus jamais dormir avant d’avoir à nouveau fait trembler un lit avec elle, qu’il ne pourrait plus jamais dormir, quoi qu’il en soit, parce qu’il était insatiable, et que la dépendance à Mani Leverenz était la seule dépendance inguérissable, puisqu’on n’avait encore trouvé aucun substitut à l’odeur de sa peau. Et même une fois arrivé là, il n’aurait rien, d’ailleurs, parce qu’il serait devenu une carpette, un de ces hommes dont elle avait dévoré la cervelle, et qu’elle n’aurait plus qu’à s’essuyer les pieds sur lui.

Il en serait sans doute ravi, il faisait une fixation sur ses pieds. Il en avait encore presque ausculté un, le bougre. Si elle en avait eu trois ou quatre, au lieu des deux réglementaires, elle aurait pu lui en donner un, pour qu’il ne l’oublie jamais, et qu’il se souvienne éternellement que, quelles que soient les filles qu’il allait rencontrer, toucher, coucher, voire aimer, parce qu’il était capable d’en aimer une ou deux, l’imbécile, il ne retrouverait pas une Mani Leverenz. Il n’y en avait qu’une par siècle, et même si elle l’agaçait, l’insupportait, lui retournait la tête dans tous les sens, elle le faisait comme personne d’autre. De loin, de là où il ne pouvait plus la voir, elle lança :


- Tu peux garder les chaussures, en souvenir.

Il y avait des comtesse aux pieds nus, et il y avait une Marquise aux souliers roses. A force, elle allait réellement l’embrouiller, et il ne saurait plus s’il avait tenu entre ses bras une femme ou des dizaines de femmes. Une espèce de créature hybride à plusieurs têtes, une bergère aux cheveux bleus et blonds, au pied blessé, au bras en écharpe, aux paroles coupantes et caressantes, à l’odeur de tarte aux pommes, de pluie, de fraise des bois, d’extase éphémère, d’éternité fantomatique, une pute de grande classe qui donnait l’air de ne pas se faire payer, mais qui se payait toute seule, en neurones, une princesse exigeante qui voulait tout, et ne donnait rien, un repas trop salé, ou plutôt, trop sucré. Une Mani, en somme. Une Merveilleuse Annihilatrice de résistances Nocturne et Inégalable, comme il était un Tocard Abruti et Ornemental. Et Manuela ? Manuela n’existait pas, n’avait pas besoin d’exister. Manuela se serait souvenue de la promesse de Tao, et elle aurait compté dessus. Mani, elle, l’avait déjà oubliée, ou la mettait sur le compte de son allergie au whisky, ou de sa brutale poussée d’hormones.

Des promesses comme ça, aucun homme ne devrait jamais en faire. Et aucune femme ne devrait les accepter. On leur promettait suffisamment de choses, déjà, qu’on ne tiendrait pas. On leur promettait l’amour, pour commencer, fabulation enfantine, qui n’avait jamais existé ailleurs que dans l’imagination trop débordante de conteurs utopistes. Enfin, utopistes, à supposer qu’on puisse aspirer à une invention tout de même assez ridicule, handicapante, et aux gratifications contestables. Parce que, finalement, l’amour, c’était nul, comme ambition. Du même style que grimper tout en haut du mont Everest. On n’y gagnait rien d’autre que de se les peler ferme, et de voir tellement de blanc qu’on risquait de devenir aveugle par overdose de grand air dans les rétines.

A douze ans, elle avait trouvé sa mère en larmes, à cause de son deuxième mari, un sorcier qu’elle avait trouvé plus distrayant que Theodor, évanoui, depuis, dans le paysage des histoires sentimentales de Krista, qui semblaient, au fil des années, de plus en plus courtes. Ah, Mani, lui avait dit sa mère, en lui caressant les cheveux, et en s’agrippant les doigts dans sa tignasse emmêlée, fais bien attention, quand tu tomberas amoureuse. Elle avait répondu qu’il n’y avait pas de danger, et que ça ne l’intéressait pas. Et c’était vrai, c’était déjà vrai. Mani n’avait pas eu besoin de pleurer, pour décider qu’elle ne voulait pas d’amour dans sa vie. Son absence de sentimentalisme, évidence criante qui s’était imposée très tôt, et qu’on ne pouvait, à moins d’être particulièrement obsédé par la psychologie familiale, attribuer entièrement à son foyer désuni, l’avait toujours rassurée. Il y avait quelque chose de réconfortant à se savoir à l’abri de ces petits drames à l’ampleur démesurée que les gens s’obstinaient à reproduire. C’était comme manger trop, grossir, se mettre au régime, et puis succomber, de nouveau, à la vitrine alléchante de la pâtisserie, se gaver d’éclairs au chocolat, et pousser les hauts cris en montant sur la balance. Les femmes étaient tour à tour victimes de leurs boulimies culinaires et sentimentales. Elles mangeaient pour oublier leurs hommes, et se privaient de manger pour en attirer d’autres. Ensuite, elles mangeaient pour se voiler la face, et ne pas reconnaître que leurs histoires tournaient en eau de boudin, et se privaient de manger, en constatant que leur tour de ventre en continuelle expansion conduisaient leurs hommes imparfaits à contempler avec envie les petits bidons plats et fermes des Mani, qui, elles, mangeaient tout autant avec ou sans hommes, et n’avaient pas la bêtise d’arrêter le sport pour se mettre à la cuisine et au ménage. Même le sport de chambre, devenu routinier, mécanique, expéditif, et occasionnel, ne leur permettait plus d’éliminer les calories nécessaires pour retrouver leurs corps de jeunes premières triomphantes.

Non, ce n’était pas une jolie théorie. Et le pire, c’était que Mani en avait des dizaines d’autres, dans le même genre, en réserve. Elle aurait pu continuer des heures sur le sujet, au risque de se faire lyncher par les bonnes petites ménagères, qui lui auraient lancé leurs poussettes à la figure. Ce n’était tout de même pas la faute de Mani, si leur premier gamin avait emporté l’élasticité de leurs cuisses, et le deuxième la vigueur de leur poitrine. De toutes les façons, du point de vue de Mani, qu’elles aient été romantiques, romanesques, ou passionnées, il ne leur restait plus rien de tout ça, après quarante ans, ou juste assez pour regretter de l’avoir été, ou de ne plus l’être autant. Il ne restait plus rien du tout, après quarante ans, quoi qu’en dise Tao. Et d’ailleurs, elle se fichait bien de ce qu’en pensait Tao. Elle se fichait bien de Tao, qui devait être encore affalé contre son mur, comme un sac poubelle abandonné, en attendant le passage des éboueurs. Maintenant, il n’était plus qu’une crotte de caniche dans un centre commercial. Moins, en fait. Et c’était tant pis pour lui.

Et, tandis qu'il s'embourberait dans ses considérations pseudo philosophiques, elle continuerait sa route, fièrement indomptable, inimitable, et incasable, le vent en poupe. Levez l’ancre, et vogue le navire. Elle était capitaine des pirates, sans bandeau, parce qu’elle avait de trop beaux yeux pour en cacher un, elle pillerait les galions, et elle dépenserait tout, tout de suite. Elle aurait un amant dans chaque port, ou même plusieurs, et, à tous, elle volerait quelque chose, en souvenir, leur écharpe, leur casquette, leur boucle d’oreille de rebelle, ou leur âme. Et, un jour, elle n’aurait plus de place, elle ne saurait plus où les mettre. Et un de ses matelots viendrait la voir, embêté. Dites, madame Mani, si vous voulez continuer votre collection, on va avoir besoin d'un plus gros bateau. Et elle se ferait construire le plus gigantesque paquebot du monde, et, debout à l’avant, le vent dans les cheveux, elle filerait droit vers son immortalité.
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