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 La Marquise et le Clochard

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Tao Lyngheid
C.A.M
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▌Né(e) le: 3 décembre
▌Pays d'origine: Norvège, République Tchèque
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MessageSujet: La Marquise et le Clochard   Lun 28 Fév - 21:21

Une bourrasque chargée de fumets, de fumée, et pourtant froide, de cette haleine caractéristique du lieu habité, fila dans la rue étroite. Elle accrocha, dans sa course précipitée, l'épaule de Tao. Il allait, flâneur, sans toutefois savoir où aller, et manqua perdre pied, bousculé par ce coup de poing invisible. Qui le fit pourtant sourire, tout en fronçant les sourcils, et jetant un regard derrière lui. La rafale passée, il replaça la bandoulière de son sac et le prit sous son bras. Ses oublis délibérés avaient à peine allégé sa charge, mais il tenait bon. L'air salin, malgré le froid et le gris de la terre ferme, lui embrouillait encore les sens. Et en plus de lui avoir laisser un léger hâle en guise de souvenir, le soleil avait logé un de ses rayons dans un coin de sa tête. La simple capuche d'une simple veste ne lui avait jamais semblée aussi efficace pour contrer l'hiver. Ainsi que les lugubres façades des maisons et des quelques boutiques, pour la plupart fermées, à cette heure. Possiblement plus près de l'ouverture que de la fermeture. Tao n'avait pas plus de montre que d'idée de l'heure qu'il était.
À l'intersection, il emprunta la rue descendante vers sa gauche. Il se voyait glisser sur la pente de bitume, glisser, rouler, tomber jusqu'à l'océan. Y retourner. Un navire le repêcherait et il y retournerait, là-bas. Chez elle. Puis ils y retourneraient, ensemble, dans ces montagnes. Et les géants, et le risque, et les voyages, et la distance avec le reste du monde, avec ici, surtout. Même seul, il y retournerait.

Il avait atteint la clôture bordant la rive. Les vagues, par groupes, venaient se fendre sur les arrêtes saillantes des rochers. Tao avait laissé son sac sur un banc pour s'appuyer sur le rebord et regarder cet horizon noir, dessiné comme par une main tremblante, celle de la mer. Ou du ciel. Sentant s'effiler le nuage sur lequel il avait marché jusque là, il eut l'impression que la lassitude commençait à peser sur ses épaules et à s'appuyer sur sa nuque. Il baissa la tête.
Il s'était surpris à oublier le temps du retour, durant son stage. SWYN n'était devenue qu'un souvenir parmi d'autres, et plutôt associée aux études de Lae qu'aux siennes. Sa thèse n'en était plus une. Elle avait perdu son caractère obligatoire et scolaire. Il y compilait et organisait le fruit de son travail naturellement, sans penser qu'il faudrait, éventuellement, remettre le document à son directeur. Quel directeur, d'ailleurs? Erwan Valdas n'était plus que ce sympathique professeur amateur de thé qui lui avait offert cette opportunité d'exil. Du reste... il ne restait plus grand chose. Quelques autres visages. Une petite poignée de collègues avec qui il était régulièrement demeuré en contact, étonnamment un de ces types, entre autres, duquel il avait, il n'y a pas si longtemps, ouvertement ri. C'est que le gars était peut-être bien le seul à avoir montrer un réel intérêt pour les recherches auxquelles Tao avait participé au cours du dernier semestre. Mais en fin de compte, ça ne lui faisait rien, de s'être découvert moins important aux yeux de ces dits-potes avec qui il avait traîné depuis son arrivée à l'université. Au contraire, il y avait dans cette indépendance un peu forcée quelque chose de libérateur. Et puis, c'était même rassurant de se découvrir différent de ces types. Voire moins con, avec un peu de chance.

Il bailla. À en avaler une de ces minuscules et pourtant monstrueuses étoiles qui pendaient de la voûte irlandaise. Il regarda à sa droite, vers la route qui le mènerait à SWYN s'il se décidait à l'emprunter, et soupira, ennuyé, en passant sa main sur sa joue rugueuse, parée d'une barbe de quelques jours. Une barbe de paresse ou de je-m'en-foutisme? Tao n'aurait su le dire. Un peu des deux... Ou alors peut-être, songea-t-il en souriant, qu'inconsciemment, il espérait retrouver sur son visage ce qu'il avait perdu sur sa tête. Il se ferait pousser la barbe jusqu'à ce qu'il puisse s'en faire une longue tresse qu'il enroulerait sur son crâne comme un turban. Il rit, seul devant les vagues, et s'écarta de la clôture, pour finalement tourner le dos aux astres. Sa main se logea dans la poche de son jean troué, tandis que l'autre tira d'une poche intérieure de sa veste sa baguette. Yeux baissés sur le bout de bois, Tao hésitait encore. Rentrerait-il à SWYN ce soir? Il regarda au loin, devinant dans le paysage nocturne l'imposante bâtisse. Il se pourrait qu'il trouve, à son arrivée, quelques Plumentines dans le dortoir. Dépendant desquels il s'agissait, ce pourrait être plaisant. Il pourrait rejoindre Lae. Il lui servirait quelques échantillons de son nouveau stock d'histoires. C'était tentant. Mais rien ne lui garantissait qu'il éviterait tout autre visage que celui de sa soeur ou des rares qu'il ne fuirait pas ce soir s'il les rencontrait. Encore un soupir. Il passa une main dans ses cheveux, enserra sa baguette dans son poing et, en fin de compte, son Patronus en fusa. Comme ça, elle saurait. Il garderait cette nuit pour lui et, demain... Demain il y retournerait, statua-t-il.

L'informe corps de lumière se définit une fois dans les airs. C'était un imposant volatile au long bec et aux grandes ailes effilés. Ses pattes palmées plaquées contre l'éventail de sa queue, il piqua du nez vers l'eau, mais se dressa avant de toucher les flots, et s'élança alors, d'un coup de plumes, vers le ciel et vers SWYN. Tao le suivit du regard un moment, s'attendant à voir poindre en lui le remord, le regret, mais il se surprit à se sentir, au contraire, soulager d'un poids. Personne ne l'obligeait à rien. Il pourrait, tranquillement, se mettre à la recherche d'un endroit pour dormir et manger. Il dormirait longtemps, dans une chambre plus ou moins grande, selon ce qu'il resterait de son budget, et demain, demain seulement, il renfilerait sa tête de Plumentine. Pas avant. Et d'ici là, il ne serait que Tao. Tao dans ses hardes, qui ne pense à rien, qui se gratte le menton, qui rote, qui baille, qui frissonne, qui renifle, qui se mordille la lèvre, qui baille, qui regarde autour de lui et qui ne voit personne, qui baille, qui se racle inutilement la gorge, qui fait un pas, deux pas, trois pas par derrière, et qui s'assied sur un banc, qui baille, qui étend son bras sur le dossier, qui regarde à nouveau autour de lui, qui voit un couple.

Ils marchaient bras dessus bras dessous et les murs se renvoyaient les éclats de leurs rires. On entendait des talons claquer sur la chaussée, des bijoux cliqueter. Ils traversaient l'obscurité, mais Tao les voyait. Leur bonheur insouciant, facile, flagrant, enviable, aveuglait presque. Enviable oui, mais il ne les enviait tout de même pas. Pas ce soir. Demain, peut-être. Mais avec qui? À qui enserrerait-il la taille? Qui s'efforcerait-il de faire rire? Il haussa les épaules, détournant le regard, laissant les jeunes gens à leur nuit, et pencha la tête en regardant devant lui. Demain pouvait prendre tout son temps pour venir.

Certains pensaient peut-être, là-bas, qu'il avait lâché les cours. Il ne pourrait le leur reprocher. Venant de lui, ça n'aurait pas été surprenant. Même que, ce qui était surprenant, c'était de le voir revenir. Tao prit son visage entre ses mains. Ses paupières pesaient lourdement sur ses yeux. Se voir revenir lui-même était pénible. Et voir, tout simplement, était fatiguant, en ce moment. S'il fermait les yeux, il n'oserait les rouvrir. Donc par précaution, il s'étendit sur le banc et se servit de son gros sac comme oreiller. Ses pieds dépassaient à l'extrémité du siège et les lacets de ses vielles bottes barbouillées de boue séchée pendaient dans le vide. Il croisa ses bras et serra ses mains contre lui. Aaaaah... Il faisait froid, le banc était dur. Ç'aurait pu être moins pire. Il avait bien une baguette magique dans sa veste, mais une fois qu'il aurait fermé les yeux, il serait trop tard. Et il avait déjà fermé les yeux. Le soleil se lèverait avant lui. Demain viendrait plus vite qu'espéré.

[c'est la poulette grise...]
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Tao Lyngheid
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Mer 2 Mar - 1:46

Il s'était si vite endormi que déjà ses bras relâchaient leur étreinte, sa tête s'inclinait, ses lèvres s'entrouvraient, ses pieds s'écartaient et le masque, finalement, s'égrenait. Les traits de son visage se détendirent. Ça y était, Tao n'était plus de ce monde. Il escaladait par bonds prodigieux une imposante chaînes de montagnes. Du sommet déboulait un rythme sourd. La pierre en vibrait. Bientôt il danserait au milieu d'un attroupement de géants, manquant se faire écrabouiller par chaque énorme pied qui passerait près de lui. Le soleil resplendirait et se balancerait d'un nuage à l'autre, son plus gros rayon le traversant en son centre comme un large sourire. Il y arrivait, y était presque, lorsque des sons étrangers à son univers onirique firent craquer la toile de son rêve. Il n'avait pas de chance.

La première pensée qui l'assaillit, avant qu'il n'eut ouvert les yeux, fut qu'il n'avait pas dansé depuis des semaines. Mais c'était toujours là, dans ses pieds, dans ses jambes, dans ses bras... Dans sa tête, le rythme n'avait pas ralenti sa cadence. À peine. Il grogna, et lui revint au même instant le souvenir d'une soirée passée dans un petit village au pied des montagnes, à l'écart des grandes villes. On lui avait enseigné quelques pas d'une danse traditionnelle, après avoir troqué son pantalon pour une ridiculement courte jupe de paille. Il ouvrit subitement les yeux, derrière sa main qu'il avait portée à son front, et serra ses tempes quelques secondes, sourcils froncés, en évacuant un profond soupir. Il étira ses jambes, arqua son dos engourdi par le traitement un peu raide infligé par les planches, et se redressa lourdement, posant d'abord ses pieds par terre, pour enfin s'asseoir, épaules voûtées, coudes sur les cuisses, tête basse. Ses doigts se faufilèrent dans ses cheveux, mais il interrompit son geste avant d'atteindre la nuque. C'était devenu une habitude, depuis qu'il ne les portait plus longs. Comme s'il devait s'assurer qu'il lui en restait encore. Le visage toujours appuyé dans une paume, il invita la voix à prendre place, d'un geste peu cérémonieux, à l'aide de sa main libre qui retomba vite fait entre ses jambes. Ces voix, qu'est-ce qu'elles pouvaient être chiantes, lorsqu'elles se décidaient à le harasser, et puis, n'y avait-il vraiment qu'un seul banc, dans le coin?

Sans vraiment comprendre, il avait entendu, et réagissait en conséquence, mu comme par les réflexes d'un excès de politesse acquise des années plus tôt. Mais soudain, en redressant la nuque, levant ses yeux vers les importuns, Tao vit la lourdeur de ses gestes l'abandonner, chassée par la surprise que provoqua la vue de l'un de ces visages. Mani Leverenz. Il haussait des sourcils étonnés, mais n'affichait ni sourire ni moue. Ce ne fut pas long avant qu'il comprenne, à la voir, qu'elle ne s'attendait, pas plus que lui, à cette rencontre. Il mit un temps avant de s'intéresser à celui qui l'accompagnait. Un type propre et coincé. Ça se voyait au premier coup d'oeil. Le genre de type qu'on regarde sans vraiment voir.

- Salut Mani, qu'il lui marmonna d'une voix rauque.

Drôle de petit couple, songea-t-il. Mani se serait-elle rangée? Pour qu'elle traîne avec un gars dans le genre, c'est que ses habitudes avaient changées. Il sourit, en coin, encore davantage par politesse que pour quelque autre raison. Tant mieux pour elle, si elle se plaisait avec celui-là. Les blancs-bec de l'université n'avaient peut-être plus ce qu'il fallait. Mani devenait... une femme? Une autre femme? Elle vieillissait, ou plutôt mûrissait, périssait? Ou alors s'ennuyait tellement qu'elle se contentait du premier venu. Non, sûrement pas. Pas Mani, essayait de se convaincre Tao, pas la Mani qu'il avait entraperçue jadis. Trop vorace.
Hélas il avait beau sourire du mieux qu'il le pouvait à l'issue de ce brouillon de sieste, le petit homme le regardait, ça se sentait, et il y avait dans ce regard point trop de sympathie, Tao le constata lui-même, tournant la tête dans sa direction. Il y avait dans ce regard un flagrant inconfort, un soupçon de crainte et même du dédain.
S'appuyant sur ses cuisses, il se donna un élan pour se lever. Une fois debout, il tendit sa main au compagnon de Mani et s'empara de la sienne pour la lui serrer dès que celui-ci daigna esquisser un mouvement d'approche. L'autre le regardait de bas et c'était manifestement à contre-coeur qu'il participait à cette poignée de mains.

- Moi c'est Tao, j'étudie à SWYN, comme Mani.

Ned, qu'il s'appelait, le type. Mais il avait fallu le deviner.

- J'arrive tout juste d'un stage. leur expliqua-t-il en reprenant son sac. C'est un drôle de hasard...

Son bagage sur l'épaule, il fit demi-tour, leur tournant le dos, et s'engagea sur le trottoir bordant la grève. Bonne soirée! Adieu, oui. Non mais, c'est qu'il ne voulait pas la leur gâcher, cette belle nuit trop froide. Mani ne l'avait pas reconnu, se répéta-t-il. Autrement, elle ne serait pas venue. Il avait vu sa tête. Crotte! Au pas de course, il revint vers le banc, souriant cette fois sans politesse, tout naturellement. Il posa ses lourds effets au sol et s'accroupit devant.

- J'avais oublié, j'ai un truc pour toi, Mani, annonça-t-il, levant un instant ses yeux rieurs vers elle, avant de se mettre à la recherche du truc en question, farfouillant dans le gros sac en en sortant vêtements, cahiers, et maintes babioles, de flacons contenant divers liquides de diverses couleurs, à ce qui s'apparentait à de vulgaires cailloux.

Il se releva d'un bond dès qu'il eut trouvé le petit paquet recherché et enjamba son sac pour se planter devant Mani et lui tendre le présent. Cela fait, il hésita un moment, mains dans les poches, se balançant d'un pied à l'autre, mais s'en remit à son sac et s'empressa de le refermer.
Celui-là suffirait. Il rangerait l'autre et trouverait bien quelqu'un à qui le donner.

- La petite moldue qui l'a faite m'a dit que c'était une vraie alors, fais gaffe...

Emballée dans de nombreuses couches de parchemin froissé, la poupée gisait. On avait habillé son corps de coton d'un petit pantalon et une épaisse touffe de cheveux cousue sur sa tête lui masquait la moitié du visage. L'autre moitié était décorée d'une longue couture noire, un sourire. Elle l'avait l'air un peu con.
Tao reprit son sac et le tint sous son bras. Cette fois ça y était. Il tournait le dos pour de bon, après avoir adressé à Mani et Ed un signe de main. Il marcha tête basse, observant d'un oeil indifférent ses lacets virer d'un côté et de l'autre de ses bottines. L'océan le narguait. La lune riait aux éclats. Et lui, tout bêtement, s'en allait vers SWYN en portant son attirail. Il s'obstinait à le faire, à se rendre son séjour pénible, pour se donner une raison d'en finir rapidement et de repartir. Il pourrait repenser à cette soirée, ce souvenir remplacerait le dernier qu'il avait gardé de Mani. Rien que d'y penser l'embarrassait. Il se revoyait, misérable dans les cachots, et revoyait Mani penché sur lui, l'embrasser. Il l'embrassait, plutôt. Ils s'embrassaient, stupides.
Ce qui l'embarrassait, c'était d'avoir joué si longtemps. Sans vraiment jouer... Il ne savait plus. Ce qui l'ennuyait c'était d'avoir échappé à lui-même. Oui il avait joué, mais de l'unique manière dont il savait le faire, mal. Comme le Tao fou et illuminé qu'il était. Sans penser à rien. Et surtout sans penser à la fin du jeu. Sans penser que pour qu'il prenne fin, il faudrait qu'un vainqueur soit désigné. Il s'était fait plumer, en fait. Il n'avait pas hésité à se tirer dès qu'il en avait eu l'opportunité, sans jamais répliquer à leur dernière ronde. C'est que ce n'était plus drôle, à la fin.
Voilà pourquoi il ne se retournerait pas. Et pourquoi Mani repartirait avec son Ted, comme si Tao n'avait jamais existé. Malgré tout, il ne pouvait s'empêcher de songer qu'il lui restait une carte, une seule, mais que celle-là, il ne la rendrait pas. Ne la jouerait même pas, peu importe ce qu'il y aurait à gagner. Il tiendrait sa promesse, à défaut d'avoir tenu le coup face à la Leverenz.
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Tao Lyngheid
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Mer 2 Mar - 22:36

Fallait les chasser, comme des mouches, de sa tête. Fallait penser à autre chose. Mais c'était difficile. Et à ne pas penser, les mouches revenaient, avides de plus de cervelle. Il n'y était pas encore, à l'université, mais déjà ça recommençait, l'abrutissement. Qu'adviendra-t-il de Mani? zozotaient les mouches. Rien qui ne vaille la peine qu'on s'en soucie, répondait un pédant papillon posé sur un neurone. Il poursuivait ainsi : la pauvre fille attentera à ses jours dans un bain de whisky. Elle s'ouvrira les veines, ou s'enverra un flamboyant avada kedavra en plein coeur, plus propre. Puis elle se relèvera, renaîtra de sa jeunesse, plus grise encore, plus insaisissable encore, fière, belle, transparente, inodore. Elle ne portera plus que le parfum de la poussière et ne vivra plus que de ses histoires. Qu'elle ne sait, par ailleurs, que très mal raconter. Un gâchis? Plus ou moins. De toute façon, elle était bête. Risiblement bête. Une pauvre fille instable, comme des milliers d'autres, cependant plus bruyante que la moyenne, plus misérable. Les feux d'artifices n'éclairent pas longtemps le ciel. Ils ont beau briller plus que toutes les étoiles, leur vie passe en un éclat, un seul.
Et le papillon discourait encore de la sorte, mais les mouches, excitées par leur copieux repas, virevoltaient d'un côté et de l'autre, le bruit de leurs ailes hyperactives couvrant la voix monotone du grand insecte.

Mais quoi, ce n'était pas la fin du monde, l'université. Au contraire, une fois qu'il y serait rentré, il pourrait se dire que ce serait pour la toute dernière fois. Alors aussi bien se dépêcher d'y être. Il accéléra le pas, déterminé. Et puis ils n'étaient pas méchants, ses potes, mais cons, tout simplement. En plus, ils seraient contents de le revoir, parce qu'ils en feraient une nouvelle occasion de fêter. Tao fêterait aussi, pourquoi pas. Il n'était pas parti en pèlerinage, seulement en stage, mais il était toujours étudiant, et toujours Tao qui savait rire et s'amuser, de temps en temps... Il se doutait que ce ne serait plus pareil et que, son whisky en main, c'est d'une certaine distance, qu'il participerait aux festivités. Il sourirait pour ne pas les décevoir et, quand on lui demanderait de raconter son voyage, il ne sélectionnerait que les histoires susceptibles de faire rire. On lui dirait qu'il n'avait pas changé. Et si jamais on lui demandait pourquoi il avait coupé ses longs cheveux, il répondrait qu'il avait attrapé des poux particulièrement tenaces. Il inventerait une histoire stupide, mais drôle. On dirait « ce bon vieux Tao ». Après un certain temps ils seraient tous saouls, et alors il se rendrait compte que son verre était toujours plein. Il aurait un regard désolé sur les corps échoués dans la salle commune. Et entre deux d'entre eux, il y aurait Mani, en marquise, tripotée par l'un, embrassée par l'autre. Entre deux baisers, elle ordonnerait à Tao de lui chanter une histoire.
D'un coup de tête il chassa l'image de sa tête.
Mais le papillon insistait, comme une conscience trop tenace, il battait des ailes et tout se bousculait. Pour le fuir, Tao songea à courir, pour retrouver SWYN au plus vite et se réfugier dans son rôle de « Lyngheid à deux bras », mais la bâtisse grossissante ne lui inspirait plus tant la tranquillité que la possibilité de ne pas en ressortir indemne.

C'est dans le stationnement d'un centre commercial moldu qu'il a rencontré, pour la première fois de si près, un papillon. Avec son père, ils étaient allés dans un immense magasin de jouets. Lae était à l'hôpital, c'était peu de temps après qu'on l'ait allégée d'un bras, et Tao voulait lui offrir quelque chose d'extraordinaire, aussi extraordinaire qu'un jouet moldu. Callan l'avait accompagné dans sa quête du Jouet et ça avait été un... extraordinaire avant-midi. C'était à son grand étonnement que le gamin qu'il était alors avait découvert que les moldus pouvaient fabriquer des jouets qui parlaient, qui bougeaient même! Ça avait carrément été le choc, devant le petit monstre rouge, quand il s'était mis à chanter en dodelinant de la tête. Splish, splash Elmo took a little bath... Il avait regardé son père, bouche ouverte, yeux exorbités, poings serrés, tremblant d'émotion, au bord de l'évanouissement. Mais l'éclat de rire de Callan avait désamorcé la crise existentielle qui s'annonçait, et Tao avait lui aussi éclaté de rire, mais sans trop savoir pourquoi, et gardant sur le machin chantant un oeil suspicieux. Ils étaient repartis, emportant un total de sept modèles différents de la peluche extraordinaire. La caissière, souriante, leur avait parlé de... graines de sésame et d'une certaine rue!?!? comme s'ils devaient y comprendre quelque chose. Ils s'étaient regardés, puis empressés de plaquer une pile de billets sur le comptoir et avaient fui comme des voleurs. Bref, c'était dans le stationnement que ça s'était passé. Ils devaient le traverser, pour atteindre la gare de métro (autre extraordinaire aventure). Et là, sur l'asphalte, juste derrière une voiture, Tao l'avait vu. Ses ailes bleues scintillaient comme de la soie. Il s'était approché, puis accroupi et avait tendu son doigt vers l'insecte. Il l'avait touché. Les ailes n'avaient pas cillées. C'est qu'il était mort, lui avait expliqué Callan. Tao avait voulu le conserver, jugeant que c'était le cadeau parfait pour Lae. Quoiqu'un peu morbide. Il s'était résigné au dernier moment. Plutôt, c'est un papillon dans un bocal, qu'il lui avait apporté, mais avant qu'ils n'eurent pu le laisser s'envoler dehors, il était mort. C'est Tao qui l'avait découvert, un matin, alors que Lae dormait. Il l'avait remplacé par un autre avant qu'elle ne s'éveille. Cet été-là, il pleuvait littéralement des papillons. La baguette magique de Callan en était une source particulièrement prospère. Tao s'en était même pris un dans l'oreille et ne l'avait, à ce jour, toujours pas vu en sortir, mais il éprouvait cette impression étrange que la bestiole n'était pas morte.

Il tâta la poche de sa veste. Vide. Et puis ça lui revint en mémoire. Il avait fumé la dernière juste avant de s'embarquer sur le navire. Il en avait fumé une et avait offerte l'autre, la véritable dernière, à l'un de ses compagnons de stage, Ava ne fumant pas. Ils avaient échangé accolades, bises, et il était parti. De toute façon, il n'avait jamais vraiment fumé, jamais comme un vrai fumeur. Ce paquet-là, il l'avait acheté au tout début de son voyage, mais il l'avait oublié entretemps. Il n'en rachèterait pas un autre. Il investirait plutôt dans l'acquisition d'une petite réserve de chocogrenouilles, quand il en aurait l'occasion. Demain, pourquoi pas! Après s'être accordé la bonne nuit de sommeil qu'il espérait tant. Demain, vu ainsi, tout de chocolat, parut dès lors beaucoup moins angoissant.

SWYN vint, finalement, s'érigeant, immuable, dans la plaine. Exactement la même qu'il avait quittée. À la différence près qu'elle n'était pas aussi sombre, lorsqu'il s'en était allé. Et qu'il n'y avait pas, à ses pieds, une Mani. Comme si on l'avait recrachée, incapable de la digérer. Trop piquante. Ou allergène. Ou périmée. En vérité, de la voir là à l'attendre, ou à attendre, ne facilitait en rien le retour qu'il anticipait. Si elle revenait vers lui, c'est qu'elle était la même Mani. Le même modèle de Barbie avec lequel il s'était amusé en tout dernier. Enfin, relativement « amusé »... Elle était là pour s'assurer qu'il n'avait pas oublié qu'il entrait sur son terrain de chasse, et qu'elle y régnait en reine. Qu'il n'était qu'un numéro quinze sur une liste, à peine. Même pas. Qu'il n'était qu'un pion sorti du jeu. Il se préparait d'avance à hocher ou remuer la tête. Oui, Mani. Non, Mani. Oui, t'étais sûrement mon meilleur coup. Non, je n'avais pas oublié ton parfum. C'était par exprès, qu'elle le lui avait rappelé, tout à l'heure, en l'embrassant comme on embrasse son grand-père.
Mais il se rapprochait d'elle et voyait, de plus en plus distinctement, ces grands yeux obliques de chat qui le voyaient aussi, dans l'ombre. Et mieux il la voyait, moins il sentait que les mots lui viendraient aisément. Il perdait ses convictions de vaillant étudiant venu achevé avec brio ses études, jusqu'à récemment minables. Il perdait sa fragile crédibilité à ses propres yeux. Il tenta de se ragaillardir, se redressant et envoyant d'un lancé son sac par devant, qu'il rattrapa d'un sort, baguette en main, pour le faire léviter devant lui. Quelques mètres le séparaient encore de Mani. Il ne se pressa pas pour les franchir et, lorsqu'il arriva devant elle, que son bagage avait déjà dépassée, il rangea le bout de bois. Pourquoi l'avait-il sorti, déjà? Le sac se heurta contre la porte et retomba dans un bruit sourd. Tao n'en fit pas de cas, planté devant Mani, mains dans les poches, son regard tourné vers le lac.

- Salut, Mani... marmotta-t-il semblablement à la première fois, en baissant les yeux.

Voyant les chaussures près de la poupée, il regarda les pieds, nus qu'ils étaient, mais se tint de longer à l'oeil la jambe comme il allait le faire et s'en remit au lac.

- Je suis... La main lui passa dans les cheveux et retomba le long de son corps. Il souffla. Je sais pas. Et on s'en fout. Toi, ça va? Cette fois il la regarda, en plein dans les mirettes. Et un sourire perça sur son visage, timide. On aurait dit une fillette, avec sa poupée.
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Ven 4 Mar - 3:57

Ah non. Elle n'était pas une fillette, Mani. Elle était une vieille dame usée, fatiguée. Elle avait tout brûlé trop vite. Parce qu'elle avait tout voulu en même temps, au même moment. Et tout ce qu'il lui restait de cette jeunesse qu'elle avait consommée comme une boulimique, elle l'avait traîné avec elle dans l'université. Elle ne ressortirait pas sans. Elle n'en ressortirait jamais, parce qu'alors, elle devrait trouver une nouvelle Mani sur laquelle reposer, et rien que l'idée devait lui donner la nausée, ça devait lui inspirer sa mort. Parce qu'elle était aussi peureuse, Mani. Elle avait peur du miroir, quand elle n'avait aucun masque, aucun fard pour lui servir de bouclier et de distraction. Sûrement. C'est qu'elle devait penser qu'après les masques, il n'y aurait plus rien. Sinon quelqu'un comme sa mère, ou la mère de Tao, et n'importe laquelle de ces mères, qu'on aime parce qu'elles sont mères, et non parce qu'elles sont belles. Mais à sa mère à lui, il n'avait pas envie de penser.

Avec ses mots, elle lui avait volé son sourire. Il s'en voulut. Elle était tellement sûre d'elle, tellement convaincue que tout ce qu'il lui sortait de la bouche visait juste, qu'elle arrivait à le faire croire aux autres. Il persistait tout de même à croire que c'était faux. Qu'il ne se fichait pas de comment elle allait, parce qu'autrement il ne le lui aurait pas demandé. Il aurait dit « Salut Mani » et serait entré. Elle lui avait volé son sourire, mais ne l'avait pas contrarié. Simplement, il constatait qu'il avait bel et bien à faire à la même.
Il obéit et s'assit à côté d'elle, en tailleur, le dos rond. Le coude appuyé sur son genou, il soutint son visage d'une main. La regardant de côté, il ne s'intéressa cependant pas longtemps à ce qu'elle faisait lorsqu'il vit de quoi il s'agissait. C'était quoi ça, le calumet de la paix? C'était symbolique, peut-être. Mani rendait les armes, ou proposait un terrain d'entente. Ça viendrait, il le sentait.
Il regardait le sol, ennuyé. Ça venait par vagues et, plus ça venait, plus il se sentait s'enfoncer dans le sol. Il aurait boudé, s'il avait eu un coin de chambre à exploiter. Il aurait croisé ses bras et se serait roulé en boule sur lui-même, en petit bonhomme. Comme quand il était gamin et qu'on lui disait qu'il ne pouvait pas jouer avec les autres, parce qu'il ferait tout rater. Ou qu'il ne pouvait pas goûter au gâteau, même rien qu'un peu, parce que c'était pour les invités. Comme quand il avait l'impression que peu importe ce qu'il dirait ou ferait, on le rejetterait. Comme si tout avait été pensé d'avance et qu'il n'y pouvait rien changer, qu'il ne servait pas à grand chose, finalement. Mais il ne boudait pas. Il ne faisait qu'y penser.

Elle fumait. Et quand elle se remit à parler, il oublia de tendre la main.
D'abord il lui en voulut. Pour ce ton qu'elle avait adopté. Elle cherchait quoi? À l'amadouer? Pauvre Tao, pauvre petit garçon stupide qui vit dans un conte de fées, il ne faut pas lui salir ses belles illusions. Que de considération pour son esprit si fragile... Il ne comprenait pas et avait du mal à croire qu'elle le repoussait pour son bien. Il se méfiait.
Mais sa méfiance ne tint pas longtemps, elle s'effritait, se dissipait dans la fumée. Pendant son absence, il s'était rendu compte que d'illusions, au fond, il n'avait pas. Pas exactement, pas comme on l'entend. Pas de ces oeillères que l'on porte obstinément, naïvement parfois. Ce en quoi il croyait, il y croyait en toute incertaine lucidité. C'est-à-dire conscient de ne pas tout voir. Et de ne pouvoir tout voir. Et malgré les doutes, il y croyait encore. S'il visait si haut, c'était en pleine connaissance de cause, il croyait parce qu'il le voulait bien.
Après l'angoisse de se retrouver dépourvu face à soi-même avait succédé l'accalmie. Mais Mani ne pourrait peut-être jamais comprendre, elle n'y croirait pas et détournerait le regard. Tao, elle ne le verrait peut-être jamais que comme un grand rêveur, un inconscient. Et elle devait se dire : tant mieux pour lui. C'était quand même gentil, de vouloir entretenir ce qu'elle croyait être ses chimères. En fait, ce qu'elle lui disait, c'était de dormir encore, qu'il y serait mieux. Et qu'ainsi, il ne troublerait pas son sommeil à elle, il n'envahirait pas ses songes. Ou il ne polluerait pas son réel avec ses affabulations.
Il se gratta le menton et pensa, en guise de conclusion, que peu importe où il en était, sur la lune ou pas, il n'y avait de Tao que là où il se trouvait actuellement. Mais de Mani, ajouta-t-il en lui-même, il ne pouvait se résoudre à croire qu'il n'en existait une qu'ici, en Irlande, à SWYN. Elle avait été, ailleurs, et elle était, ici, mais muselait d'avance celle qu'elle pourrait être, autre part. Quelque part comme sur la lune, même. Il leva les yeux vers elle, cette lune gonflée de secrets, et se résout à interrompre le silence qui avait précédé l'avertissement de Mani. Sans toutefois troubler la quiétude du moment. Il parla à voix basse, d'un ton calme malgré qu'il fut quelque peu contrarié par ce qu'elle avait dit.

- Mais tu penses quoi? Si je suis revenu, c'est dans l'idée de repartir. Tu ne me fais pas confiance. Tu crois que je vais tout faire foirer... que je vais me réveiller demain, dans le dortoir, et que mes cheveux auront subitement repoussés... que je tendrai la main à la première venue et que je lui ferai dire qu'elle m'aime et que, le soir, dans la salle commune, je rirai, je boirai, je danserai, la bouteille à la main, et je tomberai, quelque part... que le lendemain, j'aurai déjà oublié, comme toi, que de SWYN, on en sort. Qu'on en sort forcément, qu'il y a une suite.

Mani, quand même, elle est belle. Il ne faut pas trop se priver de la regarder. Aussi Tao lâcha-t-il la lune pour elle. Il lui prit la main et la rapprocha de sa bouche, puis la déposa sur sa nuque. Il s'empara de sa taille et, se penchant sur elle, il embrassa son décolleté, son épaule, son cou, sa joue, son front et, passant ses doigts devant ses yeux, ses paupières closes, et doucement, ses lèvres.
Ce fut assez, et même trop. Il se rassit, croisa ses jambes étirées devant lui et s'appuya sur ses mains, paumes contre terre.

- Et toi, Mani, tu pars quand?

Ce n'était pas pour se moquer. Il l'avait demandé dans un souffle, il appréhendait la réponse.

- Je veux que tu partes. Je veux que tu cesses d'être une trouillarde. Quitte à faire du reste du monde une extension de ton théâtre. Je veux que tu me surprennes. Je veux t'attendre jusqu'à cent ans et qu'alors tu me reviennes en riant et que tu me dises que t'as pas eu besoin de moi, que tu m'avais oublié. Que tu me dises : merci quand même Tao, on se revoit chez les morts.

Il la regarda fixement en rapprochant son visage du sien, incapable de se munir d'un masque avec l'aisance qu'elle pouvait avoir à le faire.

- Est-ce que tu me crois? J'ai l'impression que tu me prends pour un imbécile. Ou alors c'est que ça t'effraies, de me croire. Tu ne veux pas me croire... C'est ça, pas vrai? Ça t'engagerait à trop. Mais tu devrais me faire confiance, c'est moi qui te le dis...

Il termina sa phrase en souriant et s'étendit sur le dos, mains derrière la tête. Il inspira profondément, expira longuement.

- Sérieusement. Si j'étais toi, je me ferais confiance. Je ne connais pas plus... dangereusement sincère, quand vient le temps de dire « je te le jure », que Tao Lyngheid. Et je le connais assez bien. Alors écoute, Mani Leverenz : « je te le jure ». Je t'en donne ma parole de conquérant de l'espace que, ce que je t'ai dit que je voulais, je le veux vraiment. Et si c'est parce que je suis naïf et con, tant pis pour moi, tant mieux pour toi. C'est tout. C'est pas compliqué.

Il fronça les sourcils, les yeux rivés aux étoiles.

- Et s'il te plaît, ne va pas croire que ce n'est que parce que je suis toujours sous l'effet de tes charmes, que je te dis ce que je te dis. Je ne suis pas ta victime et ce que je dis, je le pense par moi-même. T'es pas toute-puissante. T'es juste Mani. Mais entre nous, c'est déjà pas mal.

Il ferma les yeux.

- Je veux ton bien. Je te l'ai déjà dit. Ne me demande pas pourquoi. C'est peut-être... C'est peut-être simplement parce que j'ai un faible pour ce qu'on ne veut pas me donner. Ou parce que j'ai le coeur plus gros que la tête, ou que je l'ai dans la tête... Je sais pas. Parce que t'es Mani. Et que mes histoires, tu les aimes. Tu les aimes, je le sais. Tu les aimes, mes histoires. Imagine un peu tout ce que je pourrais t'inventer, si seulement tu m'en laissais le temps. Je t'en enverrais tous les mois, toutes les semaines, si tu veux, des histoires... Je t'en ferais même une promesse, si tu m'y autorises.

Il se tut. S'il rouvrait la bouche, il rapperait en tchèque. Et ses paupières, il n'osa pas les soulever. Il s'attendait à entendre Mani se lever et partir. Encore une fois, il n'aurait soit-disant rien compris. Tant pis, se disait Tao. S'il fallait en passer par là... Même les marquises n'ont pas toujours ce qu'elles veulent.
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Dim 6 Mar - 2:55

- Je porte pas de cape. Je suis pas un super-héros. Je sauve pas le monde... Je sais pas le faire. Et le monde n'a pas besoin de moi. Ce n'est pas parce que je m'acharne sur toi que je suis un super-héros. Ce n'est pas parce que je suis en Santé magique que... Je suis en Santé magique parce que... C'est peut-être moi, rien que moi, que je veux sauver... Comme un égoïste, je me sauve. Des remords, peut-être. De la déprime, peut-être. De l'ennui. Si je porte la cape, c'est qu'elle est invisible, parce que je l'assume pas. Ça je l'assume. Que je l'assume pas.

Il s'arrêta là et regretta ne pas l'avoir fait plus tôt. Il pensait à Lae. Il était en Santé magique parce qu'il était naïf. C'est ce qu'il se disait, tout en taisant cette autre pensée qui lui soufflait qu'il y était, en vérité, parce qu'il y croyait encore. C'était plus fort que lui. Ça ne lui venait pas plus de son père que de sa mère, ce devait être une tare de naissance. Leurs parents ne savaient définitivement pas mettre au monde des enfants normaux, simples, sains. Sa maladie à lui, c'était ses idées. Il avait une infection aux idées. Elles s'enflammaient et il n'y avait rien à faire sinon les contenter, puisqu'elles étaient trop loin pour qu'on puisse leur appliquer quelque onguent. Il y avait celle de gagner du temps, mais elle était née de l'ombre d'une autre, plus prenante, soit celle de la découverte, de la réussite. Pire, du miracle. Ces idées s'élevaient en remparts devant leurs ennemis qui, à défaut de s'être ouvertement manifester à ce jour, s'étaient à quelques reprises laisser entrevoir. Ils étaient hideux, imprévisibles, et avaient un goût prononcé pour la douleur, voire la mort. Dès qu'ils auraient champ libre, dès que celle qui inspirait l'appétit pour la lune de Tao leur serait rendue, ils séviraient. Tao s'en voulait chaque fois qu'ils se surprenait à les redouter, à les évoquer. C'était prendre le risque de les laisser voir à Lae. Qu'elle ne voit jamais la détresse qui le hantait, ni plus le sentiment d'incapacité, le vertige, l'angoisse qui tendaient leurs mains noueuses, froides, implacables vers lui. Qu'elle ne se doute jamais qu'il étoufferait, après elle. Qu'il n'y avait rien, après elle. Rien que le goût de dormir et d'oublier de se réveiller. Plutôt crever, avait-il déjà pensé. Mais il s'en était voulu aussitôt et s'était promis que plus jamais, plus jamais il n'y penserait. S'il fallait qu'elle sache, qu'elle se doute, même à peine...
Aussi avait-il renfilé son sourire, déterminé à ne jamais plus se donner l'occasion de faiblir ainsi.

Lèvres closes sur le joint, il aspira à s'en enfler les poumons, puis attendit, durant de longues secondes, que la fumée se dissipe, s'étale, et insuffle à chaque alvéole sa dose de toxines.
Mani restait. Pas qu'un peu. Elle restait et restait proche. Il ne s'en plaignait pas, au contraire. Il avait cru connaître, au cours des derniers mois, ce que c'était, sur certains aspects, que la vie monastique. De chastes mois qu'avaient été ces derniers. Les occasions n'avaient pas été nombreuses, et pour les rares qui s'étaient présentées, ç'aurait été délicat de tenter quelque chose. Trop pour lui. Bien décidé à s'essayer à la sagesse, il avait tenu bon, mais avait cru revivre certains épisodes de sa pré-adolescence... Un moine un peu pervers, somme toute. Et malgré les apparences, il n'était apparemment pas parvenu au bout de ses peines.
Il ouvrit les yeux sur une Mani que quelques maigres centimètres séparaient de lui. Il leva une main vers son visage.

- Faut toujours en revenir au jeu, avec toi...

Il l'avait dit en lui regardant la bouche, et avec bien moins de conviction que prévu. Sa main disparut dans ses cheveux. Ses cheveux plus longs que les siens. Sa paume lui enveloppa l'épaule, et il baissa les yeux sur ses seins.

- Tu me testes.

Pendant que lui évaluait, de toute évidence sans s'en cacher, ce qu'il perdrait à accepter de relever un tel défi. Pourquoi avait-il fallu qu'elle soit la première qu'il voit à son retour... La grande épreuve de la tentation, c'était ça. Le désir devenait impossible à assujettir. Les voeux de sagesses étaient déjà loin derrière. Le désir leur avaient marché dessus. Il revenait sur ses terres fièrement, et se dressait contre l'adversité.
Tao avait envie de toucher, et il toucha, mit carrément la main dessus. Un, et deux. Bien conservée, pour une vieille dame usée, la Mani, jugea-t-il en clignant un peu durement des paupières, comme un tic nerveux.

- Tu veux me faire penser que sans la possibilité de coucher avec toi, sans ton corps à désirer, sans que ce soit possible, je vais me désintéresser... Tu veux me faire regretter mes promesses, ajouta-t-il en souriant, moqueur. T'es maligne. T'es prudente...

Il prit un instant, avant de poursuivre. Y'avait tout là-haut des étoiles qui lui faisaient des clins d'oeil. Il le leur en renvoya un.

- Faut que je te dise quelque chose, d'abord. Avant de te répondre. C'est trop important. D'ailleurs quand c'est arrivé, je me suis dit : si seulement Mani était là, elle me croirait quand je le lui raconterais! Il ricana, en bon idiot qu'il s'amusait à être. Non mais, toute façon, maintenant que je sais que tu sais que je suis le plus sincère de tous, je sais que tu vas me croire, alors voilà... J'en sais des choses.

Tout en introduisant l'anecdote qui allait suivre, il avait pris son auditrice par la taille.
Il l'attira à lui, sur lui, pour s'en réchauffer, comme d'une bonne vieille couverture de laine. Mais qui sentait meilleur.

- Couche-couche Mani. Écoute Tao.

Oui, couche-couche Mani, que lui intimait sa main plaquée derrière sa tête. Couche-couche sur l'épaule de Tao. Et tandis qu'il lui caressait ses – longs – cheveux, il oubliait de rappeler son autre main, qui chancelait comme une ivrogne, abandonnée à elle-même qu'elle était, et elle titubait, titubait, toujours plus bas, toujours plus bas. Elle se trouverait bien un petit coin, un petit coin moelleux, rebondi, pour roupiller.

- Alors ça s'est passé là-bas, là où tu t'en fous que j'étais. C'était la nuit et j'avais quitté le campement parce que je sentais que j'avais les yeux jaunes. J'avançais, tout seul, dans la forêt, un lumos au bout du bras. Fallait faire gaffe à ne pas se faire manger par une bestiole. Après un moment je me suis arrêté et appuyé contre un arbre pour soigner mes yeux en arrosant quelques fleurs. Et c'est là, qu'elle m'est apparue. Juste au moment où je redressais la tête. Elle était là, dans sa robe grise, sous son élaborée coiffure grise, dans sa peau grise, et me regardait, avec ses yeux gris. Elle m'a souri. Mais je voyais qu'elle n'était pas dans son assiette. Et quelle voix, Mani! Quand elle se mit à parler... Une vraie voix de femme qui enveloppe, profonde et... Il y avait dans son ton de la lassitude, en même temps qu'une grande maîtrise. Je ne pouvais qu'écouter et acquiescer. Elle m'a dit qu'elle te quittait plus souvent. Que parfois, après la nuit, elle ne te revenait que plus tard dans le jour, ou alors que le soir, elle partait avant que tu te sois endormie. Puis elle s'est rapprochée de moi, et a continué. Elle disait qu'elle en voyait de plus jolies, de plus jeunes, de plus vives, de mieux disposées à la recevoir... Et que les voyant, elle découvrait ses moyens amoindris. Elle a soupiré et, m'a parlé du troubadour. C'est tout. Je ne peux pas t'en dire plus, ce serait injuste, elle se confiait.

Il respira profondément, songeant sérieusement à la Marquise et à cette rencontre comme d'un souvenir. Il se voyait revenir au campement et se coucher, troublé.

- C'est elle qui m'a conseillé de me couper les cheveux.

À deux mains (et au grand regret de l'une d'elle, particulièrement), il prit le visage de Mani. Avec ses pouces, il traça des lignes. Deux, descendant de part et d'autre de son nez vers les coins de sa bouche. Une, sur le front. Pour finir, il lui étira un peu les paupières, le rire au coin des siennes.
Il se redressa pour s'asseoir, gardant Mani contre lui en l'enserrant d'un bras, prenant appui sur l'autre.

- Et maintenant... ta proposition. Je t'avoue que ça me déçoit de voir que ma parole ne te suffit pas mais, il fallait s'y attendre. Quand même, je suis prêt à accepter, mais pas exactement dans ces termes-là, qui me paraissent trop flous. Parce que, tu pourrais être désirable plus longtemps que tu crois. Donc... J'accepte de ne plus coucher avec toi, mais pas tant que tu seras désirable, non, tant que tu ne voudras pas que je couche avec toi. Tant que Red et tes autres disciples suffiront à te faire croire que tu vaux toujours le coup. Ce n'est pas impossible, ce que tu me demandes. Surtout que toi t'iras forcément voir ailleurs. Je te verrai plus. Et puis, rien ne m'empêche d'aller voir ailleurs aussi, en attendant. Mais quand même, tu seras obligée de me croire.

Il rapprocha son visage du sien, effleura sa joue de la sienne et entonna, sourire aux lèvres, sur l'air d'Il pleut, il pleut bergère...

- J'te veux du bien Mani
À toi et à tes pieds
J'te les mangerai ma mie
Tes beaux grands blancs de pieds
De chocolat nappés
Et de bonbons farcis
J'te les engloutirai
Tout frais ou bien trop cuits

Même si tu es volage
Et que tes sots moutons
Me font un peu d'ombrage
Je le jure je tiendrai bon
Pas tellement par courage
Pas plus par conviction
Mais j'aime le jardinage
Et tu sens le... liseron.
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Mer 9 Mar - 22:03

Il avait tiqué, lobe d'oreille entre les doigts, quand elle avait parlé de moulins à combattre.
On dit qu'il ne faut pas réveiller un somnambule. Mais on, tel que souligné jadis, ne sait rien. Souvent, on dit n'importe quoi. Ce qu'il faut dire c'est que de toute façon, celui qui dort finit toujours par se réveiller tout seul. À cela, par contre, on répondrait que « ça dépend des cas ». Aurait-il tort, cette fois? Peut-être pas. Jusqu'à ce que quelque autre « on », plus fin et plus informé, le contredise avec un indiscutable « il faut ».
Tao avait la tête qui tournait. Mani l'avait assommé, mais pas suffisamment fort pour qu'il en perde conscience. Simplement, il en échappa ses mots, en pataugea dans un mutisme dont il ignorait comment s'extraire. S'il avait répondu, il aurait répété : quoi? Quoi? Quoi? Mais il ne dit rien, un bon moment. Il baissait les yeux, sans réponse à lui offrir. Elle avait sorti la mitraillette. Il prendrait un temps à encaisser les coups et recracher les balles. Entre ce temps-là, il se laissait, littéralement, aller. La poupée, c'était lui. Il n'avait rien compris au défi, elle avait raison. Évidemment. N'avait-il pas du coton dans la tête? En bon ignorant, il se laissa guider par les désirs de la Leverenz, avec l'apathie de sa poupée. Il ne lui manquait que le grand sourire idiot. Aussi il avait ses yeux rivés au visage de Mani, mais ils n'exprimaient qu'une confusion grandissante.

Elle n'était plus vraiment Mani. Elle n'était pas celle qu'elle était avec Zed, jusqu'à ce que Tao débarque de son radeau, avec sa stupide poupée. Comme les dernières fois. Elle aurait dû prendre ses jambes à son cou. Mais elle ne voyait pas le danger, elle réagissait comme par réflexes. Elle relevait le défi. Plus ou moins, cette fois-ci, se rappela-t-il. Elle l'avait averti, lui avait dit de repartir. Ce n'était pas banal. Était-ce une autre de ses armes pour mieux le tromper, ou était-ce sincère? Comment le savoir? Cela lui sembla impossible. Il pourrait le lui demander, tout simplement, mais ce ne serait pas plus facile, parce qu'il se méfierait. Peut-être la surestimait-il. Il se pouvait qu'elle s'avère, en vérité, moins complexe qu'elle arrivait à le faire croire. Peut-être comptait-elle sur sa méfiance pour l'orienter à sa guise.

La fillette avait-elle dit vrai, au sujet de la poupée? Non, il n'était qu'un touriste de plus qui s'était fait avoir. Il n'aurait pas dû ramener quoi que ce soit à Mani. Il aurait dû se contenter de l'oublier. Et d'oublier les raisons pour lesquelles il s'accrochait chaque fois qu'elle tendait l'ombre d'un hameçon. Elle lui était une menace, elle ne voulait pas son bien.
Son bras s'enroula autour d'elle. Il se sentit lourd. Il devait l'être, et pas qu'un peu, pour que toute la légèreté de Mani ne parvienne pas à l'éloigner, même à peine, du sol. Pourtant il n'avait jamais cru l'être. Pas comme il croyait qu'elle l'entendait. Au contraire même, il s'était cru plus léger que tous, élevé par ses idées énormes qui tendaient vers le ciel. Ces idées en lesquelles il croyait plus que tout. Il avait une foi quasi inébranlable en des « impossibles » et, dès que cette foi s'ébranlait un peu, ou qu'il se prenait à regarder d'un oeil sceptique ses rêves, à nouveau la grande équation qui reliait ces certitudes ensemble se dégageait d'elle-même. Il ne pouvait qu'y acquiescer. Alors à bien y penser, il se pouvait qu'en fait, ce soit Mani, qui l'alourdisse.
Mani qui n'est pas aussi stupide qu'elle devrait l'être, supposa-t-il en l'embrassant, ravivé. S'abandonnant à leur étreinte il se rapprocha davantage, si possible. C'était ça, le défaut de Mani, de n'être pas aussi bête que le nécessitait la vie qu'elle menait. Autrement s'aurait été plus simple, avec lui. Elle l'aurait envoyé paître, tout à l'heure à Bourg-en-bière, et aurait repris ses activités comme si de rien. Elle aurait passé une agréable soirée comme elle les aime, orchestrées selon sa volonté. Mais non, elle aussi s'acharnait à lui faire entendre qu'elle avait raison. Pourquoi ne pas s'en foutre? Elle l'avait eu, aussi aurait-elle dû passer son chemin en lui remettant sous le nez qu'il n'était qu'un type parmi tant, tant d'autres qu'elle avait charmés. Lui montrer qu'elle n'était que Mani, et que cette soirée dans la salle commune, elle ne s'en souvenait déjà plus.

Il l'avait embrassée avec tout le manque et tout l'attrait, même malsain, qu'elle lui avait inspirés. Il avait pris son temps pour goûter à sa guise ses lèvres. Puis il s'était écarté, calme, et avait respiré profondément.
Il s'assit et tourna la tête vers l'entrée du bâtiment, au pied de laquelle gisait son sac. Il ne s'adressa pas à Mani sur le ton du reproche, mais partageait plutôt avec elle le fruit de son silence.

- T'es pas légère, pas comme tu le dis. Si tu l'étais vraiment, tu ne t'obstinerais pas comme tu le fais, en prétextant qu'on est tous contre toi. Tu nous laisserais pour d'autres plus légers, nous qui traînons nos dix boulets à chaque pied et qui croyons supporter toute la misère du monde. Nous, les coupables qui nous apitoyons, qui ne savons pas vivre sans remords. Nous qui sommes hantés par tout ce que nous n'avons pas fait, aurions dû faire, devrions faire, mais ne ferons pas. C'est comme ça, que tu nous imagine, non? Toi et ton bonheur. Toi et ton histoire... T'en feras bien ce que tu veux, à la fin...

Il haussa les épaules.

- Je me trompe peut-être sur toute la ligne, de toute façon. Je me croyais léger.

Il ne lui dirait pas qu'il prenait conscience, trop tard sans doute, qu'il lui en voulait d'avoir, en quelques sortes, insulté l'amour démesuré qu'il portait à l'un de ses... moulins. Il ne lui dirait pas qu'il avait cru inconcevable, aberrant, cruelle, l'idée – qu'il avait prise très au sérieux – de s'enlever la vie pour préserver sa beauté. Surtout, qu'il avait haï que ce soit présenté quasiment comme une évidence, comme une suite irremplaçable, naturelle, de son existence. Il ne lui dirait pas qu'il l'aurait empoignée par la gorge et plaquée contre un mur en lui gueulant qu'elle n'avait pas le droit de parer à sa peur de vivre en répliquant par la mort, que de toute façon elle était déjà hideuse, autant sinon plus qu'elle était arriérée. Il ne lui dirait pas parce que de toute façon, il ne l'avait pas fait alors. Pas comme ça. Il avait pris peur lui-même, face à la colère qu'il aurait pu éprouver. Il n'avait pas osé se dévoiler en criant, dément, désespéré, à l'injustice. Il avait craint se trouver incapable de s'arrêter. Il avait craint s'éveiller de cette crise comme d'un profond sommeil, paniqué, ou bien écrasé sous une fenêtre.
Il lui dirait autre chose, plutôt. Qu'il ne croyait pourtant pas moins vrai.

- Je sais pas ce qui m'a pris. J'aurais dû te laisser tranquille. Je devais être jaloux de... de ta légèreté. Je n'y croyais pas, à ton bonheur. Je lui voyais des failles, je le sentais fragile, plus périssable qu'un autre, peut-être. Ça m'a... touché, je présume. J'espère seulement que je l'ai pas trop abîmé.

Tu as raison Mani, c'est toi, la plus légère. Tu as raison et c'est moi qui ait tort. C'est moi, qui n'aurait jamais dû exister. Je voulais pas te faire de mal, je voulais comprendre. Et te faire avouer que tu étais dans l'erreur. Ça, c'est peut-être réellement impossible.
Las, Tao la repoussa gentiment et l'embrassa sur la joue. Puis il se releva, attrapa par un bras la poupée et la remit à Mani. Un présent est un présent. Au pire, elle ferait passer sa frustration dessus et il obtiendrait la preuve qu'il s'était fait avoir par une gamine.

- Tout de même, j'espère que t'arriveras à demeurer dans les airs malgré cette fichue promesse. J'y tiens. Comme un égoïste... Et parce que je suis convaincu que je n'ai pas le choix.

Parce qu'autrement il ne pourrait se permettre que de la détester. Ce serait fatiguant et ça ne mènerait nulle part. Et puis, ce serait contre nature. Contre ce naturel qu'il avait à lui vouloir du bien...
Elle pourrait toujours l'oublier, de toute façon, cette promesse, et agir de son plein gré en oubliant par le fait même jusqu'à l'existence de Tao. Lenaïg n'est-elle pas enfant unique? Il y avait pensé, à ça, qu'elle pourrait bien se ficher de lui faire manquer à sa parole, mais quelque chose lui disait qu'elle ne pourrait pas oublier. C'était peut-être de la magie, ou de la folie, mais néanmoins c'était, et il s'inquiétait à peine.

- J'en suis désolé, d'ailleurs. C'est nul comme excuse, mais je te mentirais si je te disais que je pourrais considérer la possibilité de retirer ce que je t'ai déjà dit. J'ai du mal à croire que je pourrais le faire sans croiser les doigts.

Et ne la méritait-elle pas? Pour sa trompeuse inconscience, pour son injuste légèreté, pour son égoïsme. Elle méritait sa promesse et lui méritait de ne plus coucher avec elle. Il prit son sac et ouvrit la porte, mais avant d'entrer, il lui adressa un sourire. Approximatif bien que, sincère.

- Je parie que Ed espère encore te voir reparaître. Doublé d'un : Salut, Mani, faufilé par le rétrécissant entrebâillement.
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Mar 22 Mar - 1:01

Attendre? Il avait fait un pas de plus en se massant une oreille. Il avait cligné des yeux, fort. Il avait fait une drôle de tête. Une tête drôle, une grimace de surprise. Stupide, la tête qu'il avait faite. Mais en fin de compte, cette voix, il ne l'avait pas hallucinée, pas plus que la main posée sur son bras. Il s'arrêta, suivit du regard les doigts, la pente du poignet, la courbe du bras, cette douce vallée de l'épaule, pour aboutir, bel et bien, à ce visage qu'il s'était surpris à connaître trop, même de loin, même sans le voir. De ces visages qui s'obstinent. L'air interdit, il balbutia possiblement un énième Salut Mani. Avant de rouler des yeux en l'écoutant parler, elle. Ce n'était pas sensé se dérouler comme ça. Il aurait dû rentrer et monter se coucher tranquillement, en paix, seul, pour dormir pendant un mois ou deux.
Mais elle se reprit, et assez bien. De manière suffisamment convaincante pour que le Tao alors plein de soupçons à son égard n'en fronce qu'à peine les sourcils. C'est que ce fut loin d'être désagréable, cette courte séance d'excuses. C'était comme si l'ego monstrueux de Mani Leverenz s'inclinait. Un tantinet mais quand même, face au sien de King Kong qui nichait dans sa cage thoracique. Mais King Kong somnolait, et Tao écouta la Mani le sermonner gentiment sans l'interrompre, sans se défendre, sans même y songer. Il n'acquiesça tout de même pas mais, il s'en fallut de peu. Parce que bon, ce n'était pas vrai, qu'il était vieux. Il ne se déplaçait pas encore avec une canne, pas plus qu'il n'avait de cheveux blancs. Quatre-vingt ans, c'est vieux. C'est usé à l'os ou presque. C'est : Je m'en vais vers la tombe et je le sais.
Il ne s'était pas attendu à ça. À ces mots-là, sortis de sa bouche à elle. C'était désarmant. À s'en gratter la tête en baissant les yeux, à en regarder ailleurs, à en implorer du regard la grosse S.W.Y.N. Hélas rien ne l'inspirait. C'est qu'elle avait l'air sincère, à mieux la regarder, à l'étudier d'un regard suspicieux, en pleine face, la Mani. Ils ne coucheraient pas ensemble. Pourtant c'était tellement étrange, chez elle, tellement inconcevable. Comment ne pas croire à un nouveau piège? Tendu tout en finesse, qui plus est. N'était-elle pas convaincue de sa victoire? N'était-elle pas satisfaite de l'avoir embobiné, comme n'importe quel autre?

- Je sais pas... Je suis fatigué...

Petit moment de flottement il y eut dans l'esprit de Tao. Avant que progressivement son expression faciale, lasse, se transforme pour exprimer plutôt le dégoût, l'horreur. Je suis fatigué, qu'il disait. Je suis fatigué, je suis fatigué... Pauvre petit moi qui ait voyagé, pauvre petit moi qui n'ait pas suffisamment dormi... Moi qui doit être vaillant, moi qui marche fidèlement vers la routine, moi qui doit travailler fort et être apte à l'effort intellectuel qui m'attend demain, moi... grand de petit moi d'étudiant de Lyngheid à deux bras... Je suis fatigué. … Comme un vieux!

- AAAAAAAH!

Ô! La douleur d'être un jeune vieux! Il se prit la tête à deux mains en levant le nez vers la lune, pour lui hurler cette bourrasque de délire qui lui gonflait les poumons à bloc. Elle riait aux éclats, cette folle! De lui! Encore! Pétasse de lune! Gonflée de fierté! Pédante lune tellement ronde, tellement, tellement ronde! Ha ha! Grosse lune pleine de trous! Vieille pizza moisie! Tas de poussière! Caillou perdu! Parasite! Profiteuse, tien. Va donc! Va te cacher derrière ton stupide soleil...
Il laissa tomber ses bras le long de son corps, abandonnant sa crinière amputée à la sauvagerie qu'il y avait dressée. Il rabaissa le menton, au-dessus duquel se pavanait un sourire, au-dessus duquel s'esclaffait, bleue, une paire de yeux.
Tao regardait derrière Mani et il oubliait derrière lui. L'université, les dortoirs, le lit, les patacitrouilles qu'il aurait englouties avant de s'échouer sous les couvertures, gagné par la fatigue... Il lâcha son sac, qui tomba à ses pieds, corps mort, lourd pour rien. Il le regarda de haut, puis s'accroupit devant et le rouvrit, exposant une fois de plus les entrailles pêle-mêle. Et il fouilla.

- Ouais OK. OK. Peut-être... Peut-être que je suis un peu... lourd. Des fois. C'est pour éviter d'être trop léger... La lune, je sais bien, tout ça... Je suis pas prêt, peut-être. C'est trop haut, peut-être. Mais non. Je dis n'importe quoi. Quand même, toi t'es légère. T'as raison. Tu pèses même pas une plume. Même pas... Tu pèses un pet.

Il rit et se redressa, un t-shirt propre (plus propre) à la main.

- À la différence près que, toi, tu sens bon.

Il rit à nouveau, paresseusement, et retira sa veste, qu'il laissa tomber dans le sac, avant de retirer le t-shirt, qu'il laissa aussi tomber dans le sac.

- T'as pas besoin de trop en faire non plus, par contre. Ça ne t'intéresse pas, ce que j'ai fait là-bas-sans-toi-que-tu-sais-pas-où-c'est. Là-bas où j'ai perdu mes cheveux...

Il troqua le blanc pour le rouge. Le blanc se retrouva dans le sac aussi, et le sac se referma sur cet encas imprévu. Tao se redressa, mit les mains dans ses poches en se demandant une seconde s'il devrait aussi troquer le vieux jean pour autre chose mais, s'en garda finalement. De toute façon, il n'avait rien de mieux. Puis il empoigna le sac et le lança dans un buisson. Cela fait, il se rapprocha de Mani et lui prit les mains. La regardant bien droit dans les yeux il lui fit cet aveu :

- Mais faut que tu saches, d'abord, que je me souviens de rien.

Il lui lâcha les mains, s'éloigna de quelques pas et, sérieux, lui faisant face toujours, mit ses poings sur ses hanches.

- C'est comment, déjà... songea-t-il tout haut.

Soupirant, il étira la jambe en diagonal, talon au sol, orteils vers le ciel. Puis il croisa cette même jambe, l'étira à nouveau, fit un bond de côté, recommença avec l'autre jambe. Il s'imagina jusqu'à un chapeau, un vrai chapeau de cowboy, alors qu'il tournoyait d'un côté et de l'autre, bondissait de gauche à droite. Mais subitement il s'arrêta et afficha un air contrarié.

- Non, ce n'est pas ça...

Le chapeau et les bottes s'envolèrent et, pour parer à leur absence, apparurent, imaginaires bien que sentis par celui qu'ils habillaient, le justaucorps et les chaussons. Rond de jambe, arabesque un peu bâclée, mais tout de même, il en vint à la cabriole et enfin, heureusement, à la révérence. À peu près.

- Ça me revient, ça me revient je le sens...

Après le classique, le populaire. Il sembla chercher un moment puis, figea, en véritable statue. Une seconde, deux secondes, trois secondes... Et il s'anima, tantôt aussi raide que s'il avait eu des barres de fer à la place des os, tantôt aussi souple que si d'os, il n'avait pas eu du tout. De la musique plein la tête, il s'immobilisa cependant lorsqu'il se trouva planté devant Mani.

- Je sais, je me souviens, maintenant.

Mani, il la prit par la taille d'une main, et soutint ses doigts de l'autre. Il éleva son bras en élevant le sien, se tint bien droit et, se rapprocha vivement, ardent, latin. La salsa aux hanches, quelque chose comme ça. Et il ferma les yeux.

- D'accord. Emmène-nous quelque part, que je te montre comme je peux être convaincant, quand... quand je fais semblant d'être heureux, qu'il lui lâcha, un sourire au coin des lèvres.
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Tao Lyngheid
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Mar 29 Mar - 4:07

Il ne se retint pas pour rire. Il la regarda d'abord s'agenouiller, perplexe, et eut même un coup d'oeil prudent pour de possibles passants, possibles témoins, mais lorsque l'incantation en question commença, il rit. Cette Marquise, cette satanée Marquise, vraiment, ce qu'elle pouvait leur faire faire... Il éprouva tout de même une pointe de remord en s'imaginant le pauvre fantôme s'envoler tout seul, nez levé, insulté du traitement qui lui était infligé. L'ignorance, ce devait bien être le comble de la mort, pour un être transparent. En secret, il assura à la Marquise qu'il lui rendrait son toit, que de toute façon ce toit-là ne tiendrait pas longtemps, sans elle pour le hanter.

- Un congé forcé, la pauvre vieille... Faut qu'elle s'en mette de côté, pour ses vieux jours.

Ils disparurent. À nouveau, Tao se fit spectateur d'une scénette à la Leverenz. Mais se désintéressant de la conversation dont il se tenait à l'écart, il leva les yeux vers le ciel et se mit à compter, puis recompter les étoiles avant d'être parvenu au bout de la voûte. Il s'y égarait et, malheureusement, n'eut pas la chance de retrouver son chemin, pas ce soir. La voix de Mani, son ton changeant surtout, aussi sévère qu'un couteau de boucher, le ramena à son rôle de spectateur. Le genre de ton qui trancherait sans peine une noix de coco, ou un dealer, songea Tao, aux oreilles duquel parvinrent la fin de la scène, les dernières lignes. Sur lesquelles, par ailleurs, il ne revint pas lorsque Mani l'eut rejoint, pensant, au dernier moment, qu'il n'en aurait que fait marche arrière. Il était jeune, il se fichait de tout et oubliait tout sur le vif. Ça, il ne fallait pas l'oublier. Comme une sorte de règle, pour ce soir. Ainsi se laissa-t-il, une fois encore, docilement entraîné par son chaste guide, s'appliquant à se faire le plus léger possible. Sentant que ça lui venait plus facilement que prévu, du coin l'oeil il regarda Mani, content, mais parce qu'elle ne le vit apparemment pas la regarder, il sourit plutôt à son décolleté, et puis ils disparurent encore.

Tao se laissa conduire dans le club, après avoir jeté un dernier regard au quatuor de jeunes filles qui en était sorti. L'une d'elle avait la jupe qui retroussait, ce qui l'amusa bien. Il n'en garda pas longtemps un souvenir, par contre. Selon la règle de l'oubli, de la mémoire légère disons, mais aussi parce qu'à la vue de l'endroit, des murs que taisaient les pierres mornes de l'extérieur, ce qu'il avait dans la tête avait été avalé par des chutes de couleurs. Il traînait des pieds derrière Mani, observant à droite, à gauche, en haut, en bas... Impressionné pour deux, qu'il était. Il en sourit même au gros gars qui faisait usage de barrage, de Boss pour le prochain tableau. Il n'obtint rien, voire moins si possible, en retour.
C'était pire, enfin mieux, de l'autre côté. Sur fond d'éclairage tamisé et chaud à la fois, dansaient, au rythme des tamtams, au chant des cuivres, du piano et quoi d'autre encore... dansaient des ombres colorées. Il y avait là des cuisses à n'en plus finir. De certaines au teint de soleil dont Tao aurait témoigné de la fermeté et de la douceur qu'il leur devinait avec grand plaisir. Il y avait des pas, rapides et coulants, des pas expérimentés, ainsi que des hanches, toutes aussi souples et habiles. C'était beau à voir, tout ce monde qui allait et venait dans tous les sens, mais dont les pieds martelaient la même cadence.

La serveuse, il ne la vit que lorsque Mani s'adressa à elle, quittant finalement des yeux la piste de danse. Ils échangèrent quelque chose, un regard, mais pas que ça, s'encouragea Tao qui, entendant l'accent de la beauté qu'il avait devant lui, se persuada que c'était la touche finale à un portrait parfait.
C'en était de peu pour qu'il ne court au devant de l'amour, bras tendus, le suppliant désespérément de le prendre, de le choisir lui, s'il vous plaît monsieur/madame l'amour pour lui qui s'était si longtemps ennuyé et qui se sentait le courage, là maintenant, pour une période de temps indéterminée, à s'évanouir dans un tas de sentiment, à faire pour de vrai, tout le truc, comme avant, il n'y avait pas si longtemps. Une histoire dans laquelle s'oublier les idées et se soulager le corps, pour remplir mieux encore son contrat de jeunesse, puisqu'avec sa soeur, plutôt ses soeurs, il ne pouvait pas.
Trinquant mentalement à ce voeu, il cala son verre à demie.

- Mouais...

Il n'avait pas vraiment écouté, le truc des souhaits... La robe de la serveuse mettait en relief de fort belles choses, avait-il plutôt noté en la voyant partir vers l'arrière. Il se reprit, cependant, en s'envoyant le reste de la sangria dans la gorge. Pauvre type. Il avait presque pitié de lui-même. C'était pire que d'habitude, presque tout ne tournait plus qu'autour d'une chose, dans sa tête, surtout ici. Déjà que la nature lui avait programmé le cerveau en mode « explicit content », avec le jeun et toutes ces effectivement fort belles choses, l'exercice de la pensée, simplement, devenait plus ardu. Et en plus, la sangria ça donnait un peu envie de gerber à ses papilles gustatives. Heureusement, en l'avalant rapidement, ça ne goûtait pas longtemps.
Malgré tout, Mani parvint à le ramener à un fil de pensée plus réfléchi et décent. Malgré la brume, il pensa et, même, avec que sa tête, presque. Il ricana, aussi, en poussant son cadavre de sangria devant lui, et sans la regarder à côté, elle, qui lui faisait des reproches, qui lui demandait de s'expliquer le genre de truc qu'il ne s'expliquait jamais. Tapotant de l'index le bord de son verre, il soupira, et eut un regard envieux pour les danseurs qui eux, il en était sûr, ne devaient pas penser à autre chose qu'à la fille qu'ils avaient entre les bras et qu'ils espéraient peut-être bien, plus tard, avoir ailleurs enfin bref.

- Je sens que j'ai le cerveau qui va saigner, fit-il, sérieux, comme sous le poids de quelque pénible condamnation. Puis il retourna à Mani, abandonnant les danseurs en se promettant qu'il aurait son tour de piste, tout à l'heure. Une fois, quand j'étais petit, on faisait une bataille de boules de neige au pensionnat et puis, j'ai reçu sur le côté de la tête un morceau de glace. Sur le coup j'ai eu mal un peu, mais j'ai continué à jouer comme si de rien. Le soir, je mangeais des guimauves sur mon lit et un gars est passé et a commencé à me dire que j'étais vraiment un crotté et que des oreilles ça se lavait, tout ça... J'en ai pas fait de cas. J'ai terminé mon sac de guimauves, mais ça me piquait alors je me suis mis un doigt dans l'oreille et il en est ressorti taché de sang. Ce n'est que relativement récemment que j'ai cessé de penser qu'il s'agissait peut-être de mon cerveau. Si je n'avais pas étudié en Santé, je serais probablement mort en pensant qu'un jour, j'avais saigné du cerveau...

Nuque fléchie, il poursuivait, yeux rivés à ses mains posées sagement sur le comptoir. Bien que son débit fut modéré, il n'arriva pas à s'arrêter, pas même lorsque la charmante serveuse revint avec un plat de nachos recouverts de fromage et de salsa.

- Je l'aurais raconté à mes enfants et à mes petit-enfants... Et l'un d'eux serait devenu médecin ou médicomage et ce serait rendu compte que son grand-père était un imbécile et alors il aurait raconté cette histoire et ils auraient ri, tous, et finalement on se serait souvenu du vieux Tao comme d'un illuminé à la tête dure.

Et enfin, enfin, sa bouche consentit à accueillir la généreuse poignée de chips qu'il tenait depuis un moment dans sa main, vis à vis ses lèvres hyperactives. Il mangeait un peu par consolation, en même temps. La serveuse n'était pas revenue, elle s'occupait d'autres clients.

- Bof... recommença-t-il, la bouche pleine, en fait je n'en veux pas tellement, de morveux. Il avala les chips, se prépara un prochaine une bouchée. Je ne saurais pas m'en occuper.

Il sourit, amusé par l'image qui lui avait traversée l'esprit. Un Tao trimballant un bébé au bout de son bras, le tenant par le pied, comme une poupée.

- Ah! Ouais... La poupée.

Il s'essuya la bouche avec le dos de sa main et réfléchit un instant avant de répondre.

- Avec des mots clairs. Pas d'histoire. Les faits. Parler normalement.

Il ferma les yeux, le temps d'inspirer profondément, d'expirer longuement, posant ses index sur ses tempes, méditatif.
Paré à s'attaquer à l'explication qu'il s'entendait déjà prononcer, il pivota sur son siège afin de faire face à Mani et, saisissant le dessous du sien, la tira près de lui.

- Pourquoi la poupée? Parce qu'avec mon gros coeur, j'avais envie d'encourager la fillette qui les faisait. Et pourquoi à toi, surtout? Hmmm... Sais-tu, c'est assez extraordinaire, que je t'aies ramené quelque chose. Je n'ai presque rien ramené à personne. C'est pas le coeur qui n'était pas assez gros, c'est le sac. Mais pourquoi toi, pourquoi toi! Que tu veux savoir... Et je te comprends. Tu ne t'y attendais pas, je parie.

Il marqua une pause. De ne pas s'égarer en cours de route lui demandait un réel effort.

- Aussi incroyable que ça puisse sembler, t'es la dernière fille avec qui j'ai couché avant de partir et, par excès de zèle et manque de veine... Bref, les faits. Ainsi sont-ils, les faits, que je dis. Et même je rajoute que, voilà. Pendant mon stage, avec la famine, l'éloignement, le danger, le dépaysement, le travail acharné, tout ça, j'ai un peu débloqué. Je suis sérieux, je suis dans les faits, je te jure, en plein dedans... Et donc, je débloquais et, dans mes instants de déblocage sévère, auxquels la solitude, nocturne ou pas, me prédisposait, je ramenais à ma très petite mémoire mes dernières péripéties estudian-

Sourcils froncés, il souffla, cligna des paupières.

- Je le fais encore, non? Attends.

Le temps qu'il passe l'aspirateur et fasse disparaître la poussière qui s'était accumulée sur les faits.

- OK. Le fait est que, comme un con, je pensais, disons... Pas mal plus souvent à toi qu'à ma mère. Bien que tu ne le mérites pas, ajouta-t-il, pédant. C'est la fièvre de l'exil. Je suis devenu sentimental. Si j'étais resté plus longtemps, je me serais mis à écrire des poèmes... Mais sois tranquille, tu n'as plus rien à craindre de moi.

Il s'alluma une cigarette, en aspira deux bouffées et, poursuivit sa plaidoirie, espiègle.

- Quoi que... Je ne déteste pas quand tu m'embrasses, là. Il indiqua le coin de sa bouche. Mais ne va pas croire que je reviens sur notre arrangement... Faudrait pas te faire de faux espoirs.

Il lui adressa un clin d'oeil et repoussa le siège - Mani incluse - avec son pied, avant de commander deux autres de verres de sangria, par manque d'inspiration.
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Tao Lyngheid
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MessageSujet: Re: La Marquise et le Clochard   Ven 1 Avr - 13:27

Assis au bar, délesté malgré lui du poids de sa cigarette, il s'étonna, lorsque Mani l'abandonna, à éprouver un vague soulagement. Quelque chose, avec le départ de Mani, s'était rouvert, pour lui, quelque chose, en vint-il à penser, qu'il n'avait pas vu, ressenti, depuis longtemps. Avait succéder à cette inattendue impression un embarras, un sentiment de maladresse. Par où commencer, maintenant? Mais elle était revenue avant qu'il ne tente une réponse.
Il la regarda en avalant une longue et douloureuse gorgée de sangria, et se tut. Presque dès qu'elle commença à parler, il détourna le regard, agacé. C'était de ça, qu'il s'était senti soulagé, une minute avant. Comme elle, il prit appui dans sa main, mais par ennui. Quand même, par restant de politesse, il esquissa, tout au long de la démonstration de jeune fille pâmée de la Leverenz, un sourire qui se voulait amusé, bien qu'il ne le fut pas. C'est vrai qu'elle était tellement plus fine, tellement plus habile et quoi d'autre encore que toutes ces filles qu'elle imitait soit-disant... Ne sachant ce qu'il était censé répondre, ou penser, il ne répondit rien et ne pensa pas à grand chose.

Il avait vécu, sans trop en avoir conscience, la suite de petits événements qui avaient suivis le moment où il avait gobé la pilule en calant la sangria et avalé deux whisky pour changer le goût qu'il avait en bouche, au moment où il s'était retrouvé sur la piste de danse avec la serveuse, dont le prénom lui avait échappé. Cette fille, elle avait le rythme au corps. Elle bougeait, féline, ondulant sous ses mains, les hanches tambourinant sur la musique. Sa tignasse brune volait d'un côté et de l'autre de son visage. Et elle souriait, habitée par la musique, et amusée, peut-être, par la tête qu'il faisait. Il se sentait spectateur davantage que danseur. Il la faisait tournoyer, par-ci par-là, esquissait mollement le pas de base, et pourtant avait chaud. Ils étaient nombreux, à danser, à suer, pressés contre leur partenaire. Mais Tao n'y était qu'à moitié, le corps bougeait sans la tête, qui suivait difficilement. Peu à peu cependant, la musique le prit à son tour. Il n'était pas fatigué, juste distrait. Il danserait toute la nuit. Il en serait bien capable. D'ailleurs la serveuse semblait être, elle aussi, inépuisable. Voilà qu'elle lui tournait le dos, qu'ils se tenaient enlacés, et que passait tout près d'eux Mani. Ah tient, Mani. Qui s'était apparemment trouvé un habile danseur. Il connaissait peut-être la serveuse, il lui avait fait un clin d'oeil. Son frère, sûrement. C'était un club pour frères et soeurs. Et puis soudain plus de Mani. Mais plus elle serait Mani, et plus il en s'éloignerait, sans y penser, sans même le vouloir. C'était dans la nature des choses, il n'y avait qu'à constater. Ce devait être la seule morale à tirer de cette histoire.

Quelques danses plus tard, il s'entendit parler à la serveuse, la bouche contre son oreille, et lui dire il ne savait pas quoi. Il se vit lui sourire, puis lui tourner le dos, sans remarquer sa tête à elle. Se frottant l'estomac d'une main, il sortit, passa devant le gros gars du hall, et se retrouva dehors. L'air frais le fit frissonner de tout le corps. Il avait froid mais sans en souffrir, au contraire, il en avait les sens à vif, la peau nue plus à nue encore. Le froid entra en lui lorsqu'il respira, et ce fut mieux. L'envie de vomir avait passée. Heureusement, parce qu'il avait perdu l'habitude. Enfin, habitude...
Il tâta les poches de son pantalon, n'y sentit pas sa branche de sapin magique et se rappela qu'il portait une veste, plus tôt, et qu'il devait l'y avoir laissée, ou dans son sac. Alors seulement, ne sachant trop que faire de lui-même et se maudissant d'être sorti si vite, d'avoir bu trop de sangria en plus de ce whisky, d'avoir en prime pris la pilule plus magique encore que sa baguette, il réalisa que les mains de la serveuse lui manquaient. Qu'il aurait voulu danser avec elle plus longtemps. Se doutant qu'à cette heure elle avait déjà retrouvé un cavalier, il s'en remit au souvenir de son sac de couchage, qu'il regrettait aussi. Il aurait aimé s'y trouver emmitouflé, loin, quelque part comme en Afrique. Là, il aurait, au moins, pu la fantasmer en paix, la serveuse. Ou Mani en serveuse.
Non, pas Mani. Il y avait vraiment quelque chose, entre eux, qui ne fonctionnait pas. C'était non seulement flagrant, mais c'était inscrit dans leurs gènes. Une incompatibilité chronique et irrémédiable. Il faudrait s'y faire, monsieur/madame le Destin, pensa Tao en levant les yeux vers le ciel. Personne ne lui répondit, il envoya un doigt d'honneur aux étoiles et décida de partir.

La gauche comme la droite ne lui disait rien. Aucune idée de l'endroit où il se trouvait et il n'avait que sa tête et ses pieds pour trouver. Ça ferait. Il choisit de descendre la rue. Après quelques pas, il fit, sans accélérer ni ralentir, tout naturellement, demi-tour. Il monterait la rue, plutôt. Ou alors non, il retournerait au bar.

Il traversa à nouveau le hall coloré, d'un bon pas, mains dans les poches, sourire aux lèvres, mais le portier l'arrêta, plaquant sa grosse main sur son torse, lorsque Tao arriva à sa hauteur.

- Je suis avec Mani. Mani Leverenz... Vous vous souvenez?

Forcément, on n'oublie pas une paire de jean comme la sienne facilement, mais l'autre lui répliqua qu'en lui faisant « non » de la tête, catégorique, bras croisés.

- Aller, s'il te plaît... Faut que je dise salut à ma copine... ma soeur, enfin... ma soeur et ma copine. Tu sais, ma soeur, Leverenz? Moi aussi je suis un Leverenz...

Non. Tao ne rentrerait plus là-dedans. Adieu les corps mouvants et la musique latine. Adieu la sangria et le whisky. Adieu soirée. Adieu nuit. Il ne lui restait plus qu'à rentrer à Swyn. Juste après avoir essayé une dernière fois d'entrer ici.
Il sourit, complaisant, au gardien, et avança de plus bel, s'octroyant lui-même l'autorisation d'entrer. Il suffit d'y croire, qu'on dit. Mais le gorille n'était apparemment pas friand des proverbes et repoussa Tao d'un geste autoritaire en l'invitant à faire demi-tour.

- C'est à peine si on y voit quoi que ce soit, à l'intérieur! Je serais tout nu que ça ne changerait rien!

Il essaya, à nouveau, de passer mais, à nouveau, ce fut en vain. Le type le repoussa plus violemment, et il perdit l'équilibre, Tao, à s'en retrouver tout bonnement sur le dos. Il se releva promptement, fit mine de s'en aller mais, dès que le portier eut recroisé ses bras, il fonça dessus, sans penser, souriant presque, et visa sa grosse tête en serrant le poing. Sa cible, hélas, se déroba, et les rôles s'inversèrent. Tao reçut un coup en plein ventre qui le fit reculer en titubant, plié en deux. Il ricana, ou gémit, les deux en même temps, et on le prit par le bras, l'incitant à reculer. Il y avait, par terre, désormais deux paires de souliers noirs lustrés. On lui disait d'un ton calme et ferme, de ne pas faire d'histoires, de s'en aller, de ne pas faire le con. Sourd, ne voyant que le cadre de porte à travers lequel il avait l'ambition de passer, Tao envoya durement son pied contre l'un des quatre tibias, mais eut à peine le temps de s'en réjouir. On répliquait par un coup de poing qui lui fit voir double pendant quelques secondes. Il n'avait pas frappé le bon tibia, qu'il se dit. Mais il souriait encore. Il pouvait passer, il s'en sentait capable, assez fort. Ce n'était qu'un jeu. Le premier qui passait dans le cadre de la porte comptait un point.

- Tao Leverenz! LE-VE-RENZ! répéta-t-il à l'adresse des deux monstres.

Juste avant de tenter un nouvel échappé, qu'il réussit presque! Mais encore ce fichu bras, par lequel on l'empoigna. Il avait un en trop, de bras, peut-être. Et il rit encore, se débattant, jusqu'à la fin de la partie marquée par une ultime manoeuvre, un coup bas, rien de moins, qui lui aurait peut-être tiré une larme s'il avait eu le temps de souffrir plus longtemps. C'est qu'il passa par le cadre de la porte, finalement, mais pas celui escompté.
Ça faisait mal, mais il riait quand même, assis dans la rue, au point d'atterrissage. Ça pleurait dans ses côtes, ça brûlait au visage, ça criait plus bas, mais il riait quand même, et encore, lorsqu'il se traîna à quatre pattes jusqu'à la bâtisse, quoique moins. Il s'adossa contre le mur et sentit que c'était de ça, dont il avait eu envie. Plus que de danser. Se défouler. Il aurait tout de même préféré avoir eu l'occasion de taper davantage, mais déjà, ça avait été pas mal. Il tirait de cet interlude un sentiment de paix, qui l'aurait fait drôlement bien dormir s'il n'avait pas été assis sur de la pierre.
Au cas où il arriverait à s'endormir malgré tout, il ferma les yeux, bienheureux, presque méditatif, jambes étirées devant lui, le dos droit, mains pendantes entre ses cuisses. Il eut quelques secousses encore au niveau des épaules, rit bêtement, tout seul, et puis rien.
Il ouvrit l'oeil après il ne sut combien de temps. Une minute? Une heure? Il avait eu ce genre d'absence, d'être inconscient plus qu'endormi, mais avait rouvert l'oeil en entendant la porte du bar s'ouvrir, et en sortir de la musique, en plus de pieds. Il se leva d'un bond, solide sur ses jambes, mais ne s'en étonna pas. Il visa la tête grise et, dès qu'elle fut à sa portée, lui prit la main, l'attira à l'écart, l'oeil brillant, l'autre au blanc coloré à l'encre rouge, mais brillant quand même. Il la regarda, la tête grise, lui sourit sans parler, avec encore un peu de cette envie de rire au creux du ventre.

- Je voulais te dire, Mani, je crois que je ne comprends absolument rien, quand tu me parles. Même que, je n'ai peut-être jamais rien compris. Et ce n'est pas que je veux pas... T'es trop forte pour moi. Il me pleut des météorites sur la tête et je reste là à les attendre, comme un imbécile. Il leva les yeux vers les nuages, sans lâcher la main de Mani. Il avait l'air tout petit, d'abord. Mais il s'est mis à grossir, et quand je me suis rendu compte qu'il était plutôt énorme, il était trop tard. Il inclina la tête, riva ses yeux aux siens, et fut secoué par des résidus de fou rire. Attend, je traduis : je suis sorti, j'avais besoin de prendre l'air, et puis j'ai voulu revenir, mais il a pas voulu me laisser passer le cadre de porte, j'ai insisté, mais ils ont insisté pour que je dégage. Ils y ont pas cru, que j'étais un Leverenz... Alors voilà. C'était stupide, mais ça m'a fait du bien. Mais c'est pas ce que je voulais dire, pas vraiment... C'est que là, là maintenant, et j'ignore pour combien de temps, j'ai l'impression d'avoir rebondi sur la plaque, après coup... Alors si y'a déjà eu, si y'a quelque chose à comprendre que je n'ai jamais compris, dis-le moi...

Plus sérieux, il garda cependant un coin de sourire.

- Parce que... C'est que je me demande... Pourquoi tu m'as dit de retourner d'où je venais? Est-ce que c'était pour m'éviter, je sais pas, une chute, quelque chose... Ou alors c'était pour t'éviter à toi de devoir me supporter encore? T'es lourd Tao, je me tire? T'as toujours rien compris? Aucune de ces réponses?
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